Alain Toussaint: « La Côte-d’Ivoire ne peut pas être prise en otage par des idolâtres et nostalgiques »

Interview Alain Toussaint: Consultant en communication politique et publique, lobbying d’influence.
Ancien conseiller de l’ex-président Laurent Gbagbo

Source: Soir-Info

– Qu’est ce qui justifie l’entretien que vous avez eu à Paris, vendredi 21 avril 2017, avec Franklin Nyamsi, le Conseiller spécial du chef du Parlement ivoirien ?

Depuis 2011, notre pays est traversé par une terrible ligne de fracture consécutive à la crise post-électorale. Cette onde de choc a irradié toutes les couches de la société ivoirienne, provoqué de profondes divisions au point de menacer l’existence même de notre Nation. En tant qu’acteur politique, je ne pouvais plus me contenter de paroles vaines, de promesses de réconciliation entendues ici et là. C’est au nom de la cohésion sociale et de la paix que j’ai accepté de rencontrer l’émissaire du président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro. Je préférerai toujours l’avenir de mon pays aux intérêts personnels et partisans. Quels que puissent être les malentendus, la sauvegarde de la Côte d’Ivoire, notre bien commun, doit demeurer au-dessus de tout.

2 – Qui a eu l’initiative de cette rencontre ?

Pour dialoguer, il faut être au moins deux, et peu importe qui en est l’initiateur. On ne se réconcilie qu’avec son adversaire, pas avec son ami. Le Professeur Franklin Nyamsi, conseiller de Guillaume Soro, est un intellectuel africain dont je respecte les choix politiques et l’engagement. Nous n’avons pas toujours été d’accord. Des divergences subsistent encore sur de nombreux points de notre histoire récente. Mais il y a un temps pour faire la guerre, et un autre pour faire la paix. Je refuse de m’enfermer dans une posture qui ne me ressemble pas. Je suis un homme de conviction. La nécessité de se parler s’est imposée à nous. Et je me réjouis que notre rencontre suscite le débat.

3 – En remettant la liste des prisonniers proches de l’ex-régime Gbagbo au Conseiller de Soro Guillaume, pensez-vous avoir frappé à la bonne porte ?

Certains disent prisonniers politiques, d’autres parlent de prisonniers militants pro-Gbagbo. Quelle que soit la façon dont ils sont appelés, le problème est là et il faut le résoudre de la meilleure des manières qui soit profitable à la Côte d’Ivoire. Il m’a paru légitime d’exposer la question à Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale. En tant que chef du Parlement, Il est le premier des députés. Comme les 254 autres, il a été élu. Désormais, sa voix n’est plus seulement la sienne ou celle des électeurs de sa circonscription, elle est celle des millions de personnes qui n’ont pas les moyens de traiter des questions se posant sur le plan national. C’est donc une énorme responsabilité. En l’interpellant officiellement sur la question des détenus de la crise post-électorale, je le fais à la place de mes autres concitoyens, inquiets de la lenteur du processus de réconciliation et préoccupés par la détention de plusieurs centaines de compatriotes pour motifs politiques. Six ans après, il est urgent de solder tous les contentieux nés de la crise post-électorale, en particulier la question des prisonniers. Lorsque j’ai rencontré le conseiller spécial de Guillaume Soro, je lui aussitôt posé le problème. J’ai préféré saisir le chef du Parlement parce que l’amnistie générale est un sujet que j’estime être essentiel, au sens stricte du terme. De plus, c’est une grâce totale relevant de la compétence exclusive du législateur, c’est-à-dire du député. Elle traduirait ainsi la volonté sincère de tous les élus de la Nation, donc du peuple qui les a mis en mission, d’aller à l’unisson vers une cohésion sociale durable. La paix ne se décrète pas, elle se construit.

4 – Ne craignez-vous pas d’être qualifié de traitre par certains proGbagbo quand vous ne trouvez « aucun inconvénient à rencontrer Monsieur Guillaume Kigbafori Soro» ?

Tout le monde sait ce que j’ai accompli pour mon pays sous la présidence de Laurent Gbagbo, en particulier entre 2001 et 2011, et tout ce que je continue de faire en marge de la vie politique. En décembre 2016, au moment de la séquence des élections législatives, de nombreux compatriotes, forts mécontents de mon appel à participer au scrutin, m’ont ironiquement indiqué qu’on ne pouvait pas faire la politique à distance en étant à 6 000 km du pays. Aujourd’hui, j’entreprends le dialogue politique avec des autorités de mon pays ou leurs représentants au nom du pardon et de la réconciliation, les mêmes trouvent encore à redire. Alors, que faut-il faire ? L’immobilisme n’a jamais réglé aucun problème. Le disque de la traitrise est usé et ces accusations infondées m’indiffèrent complètement. D’autre part, il faut changer de logiciel politique et comprendre que la Côte d’Ivoire ne peut pas continuellement être prise en otage par des nostalgiques et des idolâtres qui ont fait le choix de se marginaliser. Et je le redis sans complexe : je suis disposé à poursuivre ce dialogue avec les autres représentants du pouvoir en place sur d’autres questions d’intérêt national. Ce n’est pas mon sort personnel qui me guide mais celui des millions de sans-voix qui en ont assez que d’autres, sans légitimité aucune, parlent continuellement à leur place.

5 – Quelle garantie avez-vous eu pour confirmer votre « volonté de rentrer en Côte d’Ivoire, après six années d’absence, afin de participer pleinement et activement à la vie politique nationale en vue de l’élection présidentielle de 2020» ?

La Côte d’Ivoire est mon pays. Je n’ai pas besoin de garantie particulière pour y retourner. On ne met jamais de préalable à rentrer chez soi. C’est une décision mûrement réfléchie. J’ai l’ambition de servir mon pays pour travailler, avec toutes les bonnes volontés, à l’enracinement de la démocratie, à la cohésion sociale, à la réconciliation et à la concorde entre les Ivoiriens. Je n’ai pas d’autre choix que d’y retourner afin d’accomplir ma part.

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