MOREL CHAOU: ITINÉRAIRE D’UN JEUNE BÉNINOIS OBSTINÉ

AZUR Centrafrique a lancé son nouveau projet mobile data 3G+. L’occasion pour son directeur général Morel Chaou de faire le pari d’offrir à ses abonnés la « meilleure connexion internet et les meilleurs cadres pour les accueillir » dans une République centrafricaine encore en proie à la violence. Mais qui est Morel Chaou, ce quadragénaire à qui le conseil d’Administration de cette société de téléphonie mobile a confié sa direction générale fin 2013, alors que la République Centrafricaine était secouée par une effroyable crise militaro-politique ? Portrait et retour sur le parcours parfois semé d’embûches de ce fils d’un instituteur et d’une commerçante béninois, animé d’un farouche désir de réussir.

Morel Chaou a sauté à pieds joints dans le chaudron centrafricain en août 2000. Certes, la terrible guerre civile qui a tourné à l’affrontement entre les communautés chrétiennes et musulmanes à partir de 2013, la pire crise de la République centrafricaine, n’avait pas encore embrasé le pays. Reste que l’histoire post indépendance rythmée par des coups d’Etat et des rébellions de l’ancien Oubangui Chari alors dirigé par feu Ange-Félix Patassé, était loin d’être un long fleuve tranquille. «Même si les encouragements de mon père m’avaient mis du baume au cœur, les pleurs de ma mère, inquiète de voir son fils partir dans un environnement qu’il ne maîtrisait pas, ne m’avaient pas laissé insensible», se souvient ce natif de Logozohè, petite localité, située près de Savalou (centre du Bénin).

«Son rêve absolu, devenir expert-comptable»

Mais pas de quoi entamer la détermination de celui qui a toujours souhaité travailler dans l’un des plus grands cabinets de consulting au monde. Histoire d’acquérir l’expérience nécessaire pour devenir enfin expert-comptable. Son rêve absolu. Et voilà que PricewaterhouseCoopers, (un réseau d’entreprises américaines spécialisées dans des missions d’audit et de conseils à destination des entreprises), l’un des cinq plus importants cabinets de Consulting au monde, les «BIG FIVE» comme il dit, lui offre cette opportunité, alors qu’il se morfondait comme stagiaire dans un cabinet fiduciaire à Cotonou (Bénin), après de brillantes études dans des écoles françaises. Avec un maigre salaire 75.000 francs CFA (environ 80 euros) par mois. Donc hors de question de ne pas saisir cette chance.
Avoir assumé des responsabilités dès son enfance a sans doute contribué à forger son caractère: «à six ans, ma grand-mère maternelle m’avait offert une chèvre, deux poules et un coq et des pintades. Je veillais sur eux comme sur la prunelle de mes yeux. En leur donnant tous les matins avant d’aller à l’école, du mil que j’achetais grâce à mon argent de poche», s’amuse-t-il. Et d’ajouter: «à 8 ans, j’étais propriétaire de 200 à 300 pintades et de presqu’autant de poules».
Des volatiles dont il récupérait les œufs à son retour de l’école. Et comme sous le tout jeune Morel sommeillait déjà le futur patron d’entreprise, il les vendait à sa tante qui tenait le restaurant de Logozohè. Ce qui lui permettait d’accumuler une petite fortune, qu’il rangeait religieusement dans une armoire en bois, un héritage que son grand-père maternel avait légué à sa mère. «J’étais à la tête d’une petite fortune. L’armoire était pleine de sous. A 8 ans, je jouissais déjà de mon indépendance financière. J’étais même devenu en quelque sorte, le banquier de la famille à qui on venait demander de l’argent».
«Indépendant sur le plan financier à 8 ans»
C’est donc motivé comme jamais qu’il entre en septembre 2000, dans le cabinet agréé par PricewaterhouseCoopers à Bangui. Non sans avoir essuyé une pluie équatoriale diluvienne le jour où il débarque à Bangui. Il travaille comme un damné. Six mois après ses débuts, la bonne fortune frappe à sa porte : « au bout de six mois, mon supérieur hiérarchique part chez Total où il est bombardé directeur financier». Son patron le nomme alors chef d’une mission pour la Centrafricaine de Coton. Mission qu’il boucle en deux semaines alors qu’elle devait en principe durer 21 jours.
Dès lors, il gravit les échelons au pas de course. De junior 1, il passe directement senior. Son salaire est doublé. Mais ce grand amateur de marche et de vélo cross, tient absolument à achever ses études d’expertise comptable à Paris. Et comme convenu dès son arrivée, il demande à son employeur de prendre en charge le prix de son billet pour la France. Mal lui en a pris.
Ce dernier lui oppose une fin de non-recevoir. Leurs relations se tendent. Au bout de quatre ans, il postule à un poste de directeur financier du Fonds mondial pour la nature pour l’Afrique centrale et Madagascar. Le test de recrutement se déroule au Cameroun. Il termine premier. Mais n’ayant ni la nationalité d’un pays d’Afrique centrale, ni de Madagascar, il doit laisser sa place au candidat qui a fini deuxième.

« Ascension rapide»

Au moment où il était en train de ronger son frein, une occasion de rebondir se présente en novembre 2003. En plein boom de la téléphonie mobile, Nationlink Telecom, un opérateur de téléphonie mobile canadien qui venait d’obtenir sa licence, recherchait un directeur financier. Le recrutement est confié au cabinet Deloitte. Morel Chaou finit deuxième du premier test. Au bout du second effectué cette fois par le président du groupe lui-même, un Canadien d’origine somalienne qui ne s’exprime qu’en anglais, il décroche la timbale.
Lui qui n’avait appris la langue de Shakespeare qu’au lycée, découvre pendant l’entretien qu’il avait en lui des ressources insoupçonnées et qu’il pouvait bien la parler. Il devient directeur financier de la filiale centrafricaine du groupe. Mais a dû batailler ferme une fois encore, avec son patron qui ne voulait pas voir partir un sujet aussi doué.
Le réseau Nationlink Telecom est lancé fin 2003-début 2004. Le succès est foudroyant. Plus de 22.000 abonnés dès le début alors qu’ils avaient tablé sur 20.000 abonnés en 2 ans. Il a fallu renforcer voire renouveler les équipements pour faire face à la demande. Cette réussite attire des convoitises. En 2008, la filiale a été rachetée par le groupe BINTEL (Ben Laden Telecom), « un nom qui fait frémir, alors que c’est l’un des plus grands groupes du Moyen Orient». La filiale a été rebrandée en 2011 et porte la marque Azur.

Entretemps, ce lecteur passionné de biographies «de personnalités qui ont réussi dans leur parcours professionnel » comme le milliardaire nigérian Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, selon la revue américaine Forbes-a troqué ses habits de directeur financier contre ceux de directeur commercial.
Il en devient même le directeur général lorsque l’expatrié d’origine libanaise qui occupait le poste, quitte le pays pour la filiale du Gabon. Mais une terrible guerre civile qui va vite se muer en conflit communautaire entre musulmans et chrétiens, éclate en 2013 en Centrafrique. Le pays est à feu et à sang. Les sites du groupe sont saccagés, vandalisés. « Sur nos 58 sites, seuls 18 fonctionnaient encore », se remémore Morel Chaou. L’économie du pays est en lambeaux. Les entreprises sont touchées de plein fouet. Pour sauver la sienne dont les revenus ne couvraient plus les charges, il fait une offre de concordat auprès du Tribunal de Commerce de Bangui. Le concordat est une possibilité offerte par l’OHADA pour permettre aux entreprises en difficulté de respirer, le temps d’une restructuration, afin de relancer la machine et rembourser leurs dettes validées par le tribunal de commerce.

« La cible des médias locaux»

Cet acte juridique tout à fait légal auquel des milliers d’entreprises ont eu recours en Côte d’Ivoire pendant la crise post-électorale en 2011, lui vaut de vives critiques. La presse locale se déchaîne contre ce «jeune Béninois» qui refuse de payer les milliards que doit son entreprise à l’état et à ses fournisseurs, en «soudoyant les juges». L’affaire franchit même les frontières centrafricaines et est évoquée jusqu’au Bénin. Ce père de sept enfants (4 garçons et 3 filles) marié à Francisca Ferreira, une Centrafricaine, est meurtri dans sa chair. Sa fierté est touchée.
Mais il ne lâche rien. Son inspiration et son obstination finissent par l’emporter. Les nouvelles autorités du pays reconnaissent le bien-fondé de sa démarche. Restait à convaincre les actionnaires qui rechignaient à réaliser les investissements nécessaires pour le développement et la modernisation d’AZUR Centrafrique. Morel se retourne vers les banques de la place pour les persuader que son projet 3G+ et 4G est viable. En décembre dernier, il obtient le financement nécessaire «pour moderniser ses équipements» auprès de la BSIC (banque sahélo-saharienne pour l’investissement et le commerce), un établissement à capitaux libyens et un crédit fournisseur chez l’équipementier chinois HUAWEI.

Les nouveaux équipements sont arrivés sur place début février et des techniciens chinois, Camerounais et Centrafricains ont été à pied d’œuvre à Bangui pour rendre l’ensemble du réseau à nouveau opérationnel. «Mon prochain challenge, c’est de faire en sorte que le nouveau réseau puisse offrir la meilleure qualité DATA mobile en république centrafricaine», dit-il soulagé. Et d’annoncer dans la foulée le nouveau défi du groupe, développer un « produit sur la France en faveur de la diaspora » (voir encadré).

Mais à 43 ans, celui que feu Mathieu Kérékou, l’ancien chef de l’état béninois a nommé consul du Bénin en Centrafrique en 2006, a toujours en travers de la gorge la « violente campagne de presse» menée «injustement» contre lui. « Le plus important pour moi, c’est que je sois réhabilité», confie-t-il. Et de conclure : « j’ai réussi ma mission dans un environnement économique peu favorable. Et pourtant j’ai été vilipendé dans les médias, sur le Web par pure méchanceté et par jalousie (…). Mon image a été ternie. Je souhaite donc que les Centrafricains et les Béninois sachent qui je suis vraiment, qu’ils découvrent le vrai Morel Chaou, un garçon ambitieux c’est vrai, mais bosseur et honnête. Pour les épreuves à venir, je suis confiant et serein ».

Valentin Hodonou

AZUR cible la France
AZUR est présidé par le polytechnicien d’origine congolaise formé au Canada, Jean Bruno Obambi. Le groupe de téléphonie mobile opérait il y a encore peu, essentiellement en Afrique centrale (Centrafrique, Gabon et Congo-Brazzaville). Depuis quelques semaines, il « développe un produit » sur la France. «Il s’agit d’un projet communautaire», témoigne Morel Chaou, venu à Paris en février dernier en compagnie de Jean Bruno Obambi superviser et mettre la dernière main audit projet. «Notre but, c’est de permettre à la diaspora congolaise, gabonaise et centrafricaine de communiquer avec les proches restés au pays, à moindre coût et de façon illimitée y compris par SMS, par des forfaits hebdomadaires, mensuels ainsi que sur quinze jours», explique Morel Chaou. Ce qui selon, lui devrait booster la «marque AZUR» et lui permettre de prendre le lead en France dans un créneau déjà très concurrentiel.
V.H.

Pub_Header