Reed Brody le «chasseur de dictateur»

Par Valentin Hodonou

Avec son ami Souleymane Guengueng, le fondateur et vice-président de l’association des victimes des crimes et de répression politique (AVCRP), Reed Brody a réussi à faire juger et condamner l’ancien dictateur tchadien Hissen Habré. Le nouveau défi de ce chercheur à Human Rights Watch, contraindre l’ex chef d’état gambien Yahya Jammah à répondre un jour de ses crimes en Afrique devant un tribunal africain. Portrait

Yahya Jammeh sera-t-il le prochain ancien chef d’état africain à répondre un jour de ses crimes devant un tribunal africain ? C’est en tout cas le but que s’est fixé l’Association des victimes de celui qui a dirigé la Gambie d’une main fer pendant 23 ans. Et pour mettre toutes les chances de leur côté, elles ont fait appel au juriste américain Reed Brody. Un redoutable chasseur de dictateurs.
Si Hissen Habré a été jugé et condamné en mai 2016 à Dakar à une peine d’emprisonnement à vie pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture par les Chambres Africaines Extraordinaires, c’est en grande partie grâce à l’engagement total pendant près de dix-sept ans de cet ancien substitut du procureur de New-York aux côtés du Tchadien Souleymane Guengueng. Les deux hommes ont d’ailleurs été les vedettes du documentaire Chasseur de dictateurs, qui relate leur parcours à travers le monde, afin de convaincre de la nécessité de juger Hissen Habré.

Battu en juillet 2016 à l’élection présidentielle, Yahya Jammeh avait accepté dans un premier temps sa défaite avant de se raviser et refuser de reconnaître la victoire de l’opposant Adama Barrow. Poussé dehors par la communauté internationale et surtout part la Cedeao (communauté économique des états d’Afrique de l’ouest) qui a brandi la menace d’une intervention militaire, l’ex capitaine de l’armée gambienne a trouvé refuge chez son ami de la Guinée Equatoriale, Teodoro Obiang Nguéma Mbazogo depuis janvier 2017.

«Un inlassable défenseur des victimes des régimes dictatoriaux»

«Yahya Jammey s’est réfugié en Guinée Equatoriale parce qu’il s’y sent en sécurité. Mais nous avons montré dans l’affaire Hissen Habré que lorsque les victimes parlent avec persistance et que leur voix est écoutée, on peut créer les conditions pour qu’un chef d’état africain soit jugé en Afrique avec le soutien des autres chefs d’états africains», a déclaré Reed Brody le 24 octobre dernier sur Radio France Internationale (RFI).

Pour cet avocat new-yorkais de 64 ans, pendant 23 ans, l’ancien chef d’état gambien a multiplié «les assassinats, les tortures, les intimidations, les disparitions»: Et de citer le meurtre du journaliste et directeur du journal gambien Le Point, Dayda Aïdara ainsi que celui de l’opposant Solo Sendeng en 2016. Toujours selon lui, Jammey aurait également fait tuer plus de 50 migrants africains qui allaient vers l’Europe. Soupçonnés de complot contre son régime ils ont été arrêtés puis exécutés.
Il aurait aussi obligé des malades souffrant du sida à suivre un soi-disant traitement miraculeux dont il serait le détenteur. Traitement que les «pauvres» ont dû abandonner. «Depuis la chute de Jammeh par ailleurs accusé de crimes économiques, – la moitié des propriétés de la Gambie appartiendrait à sa famille- on a appris beaucoup de choses sur ses crimes présumés. Des corps dont celui de Solo Sendeng ont été retrouvés», souligne Reed Brody.

C’est en planchant sur le dossier d’Augusto Pinochet, l’ancien chef de l’état chilien que celui qui a également travaillé de 1987 à 1992 à la Commission internationale de juristes, puis participé à la Commission des droits de l’homme des Nations unies, a vu dans le principe de compétence universelle, un formidable outil pour traduire les «tortionnaires» qui vivaient jusqu’alors dans l’impunité.
«Si vous tuez 40 personnes, on vous envoie dans un hôpital psychiatrique. Mais si vous tuez 40.000 personnes, vous bénéficiez d’un exil confortable avec un compte en banque bien fourni dans un autre pays», s’indigne souvent Reed Brody.

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