EMMANUEL MACRON AU PIED DU MUR FRANÇAFRICAIN

Par Valentin Hodonou

Dans la forme, le périple africain d’Emmanuel Macron est globalement un succès. Reste au jeune et fringant successeur de François Hollande à réussir là où tous ces prédécesseurs avaient échoué, en assénant le coup de grâce définitif à la tentaculaire et si décriée Françafrique. Eclairage.

«Il n’y a plus de politique africaine de la France» a déclaré Emmanuel Macron le 28 novembre dernier à Ouagadougou. Cette petite phrase lâchée par le chef de l’état français, relance la sempiternelle question dès qu’un nouveau pensionnaire arrive à l’Elysée (résidence officielle du chef de l’état français). Est-ce un slogan de plus ? Ou bien la «Françafrique», cette relation complexe et ambiguë faite de raison d’Etat, de lobbies et réseaux politico-affairistes qu’entretient la France avec ses anciennes colonies africaines sera-t-elle enterrée pour de bon ?

C’est Jacques Foccart qui en a été l’architecte. Conçu et mis en place à la demande du général de Gaulle par ce «baron du gaullisme», ce mécanisme qui va s’avérer une machine d’une redoutable efficacité, avait un double but: perpétuer l’influence de la France dans ses anciennes possessions d’Afrique après leur indépendance, histoire de continuer à s’y procurer à bon marché des matières premières dont elles regorgent. Tout en permettant au «pays des droits de l’homme» de demeurer une grande puissance à même de peser sur les affaires du monde. Sans les voix des pays africains, la voix de la France porterait beaucoup moins aux Nations unies, reconnaissent volontiers sous cape, de nombreux vieux diplomates français.

Il fallait donc que ces nouveaux états soient dirigés par des «amis». Et tous les moyens y compris les plus radicaux étaient bons pour y parvenir. Le Guinéen Sékou Touré et le Togolais Sylvanus Olympio pour ne citer qu’eux, ont payé très cher pour avoir osé contrarier cette volonté du général de Gaulle. La Guinée a été marginalisée, mise en quarantaine et les bases fragiles de son économie totalement sabotées. Quant à Olympio, il a été purement et simplement assassiné par les services secrets français.

«La vraie nature de la Françafrique»

Une image surréaliste furtivement captée par les caméras d’une chaîne de télévision française et diffusée au milieu des années 90 dans un documentaire sur les relations «coupables entre la France et ses anciennes colonies», illustre jusqu’à la caricature la vraie nature de la françafrique. On y voit un africain d’une trentaine d’années, attendant dans un couloir de l’Elysée pour être présenté par Jacques Foccart au général de Gaulle. Nous sommes fin novembre 1967 et Léon Mba, le premier président du Gabon venait de mourir.
Ce jeune homme s’appelait Albert Bernard Bongo et c’est sur lui que Jacques Foccart avait jeté son dévolu pour succéder à Léon Mba. On connaît la suite. Omar Bongo Ondimba- il s’est converti plus tard à l’islam et a pris le prénom de Omar- régnera sans partage en bon serviteur de la France pendant plus de 40 ans sur ce petit «émirat pétrolier» d’Afrique centrale.

La première tentative pour mettre fin à ce système, dont le regretté François Xavier Verschave a décrit avec moult détails les arcanes dans son ouvrage Noir Silence, a été initiée par Lionel Jospin. Premier ministre de 1997 à 2002, il avait parlé de «ni ingérence, ni indifférence» pour définir sa vision des relations entre la France et l’Afrique. C’est lui qui a fermé les deux bases militaires que possédait Paris à Bouar et à Bangui en République centrafricaine.

«Ni indifférence, ni ingérence»

L’ancien Premier secrétaire du parti socialiste français s’était également opposé à une intervention de la France en Côte d’Ivoire pour faire échouer le coup d’état perpétré en décembre 1999 par le général Robert Guéï et ses hommes. Alors que Jacques Chirac, alors président de la République était prêt à voler au secours de son ami Henri Konan Bédié pour sauver son régime. L’échec spectaculaire de Jospin à l’élection présidentielle de 2002 a mis fin à cette petite éclaircie. Aussitôt réélu et disposant d’une majorité écrasante à l’assemblée, Chirac a rappelé Jacques Foccart à ses côtés. Et les bonnes affaires africaines ont repris de plus belle.

Ses successeurs Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient promis d’y mettre fin. En 2007, le premier voulait «rompre avec pratiques d’un autre temps». Il avait même fait un petit pas en initiant un toilettage des vieux accords de défense et de coopération militaire tant décriés et signés au lendemain des indépendances entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique.

Mais trop proches de Martin Bouygues et Vincent Bolloré, deux capitaines d’industries dont les groupes ont de très gros intérêts en Afrique, l’ancien maire de Neuilly-Sur Seine n’a jamais cessé de soutenir certains régimes à la légitimité discutable. Son calamiteux discours prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar dans lequel il disait que l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’histoire, a mis définitivement fin à tous ceux qui avaient cru en ses promesses.

François Hollande dont le slogan de campagne était «le changement, c’est maintenant », n’y est pas parvenu non plus. Certes, l’ancien député de Corrèze s’est globalement tenu éloigné du marigot politique africain, en évitant de s’acoquiner avec des autocrates africains. N’avait-il pas ostensiblement snobé Joseph Kabila lors d’un sommet de la Francophonie à Kinshasa en juillet 2012? Egalement à son actif, la non intervention de Paris dans l’insurrection populaire qui a balayé en octobre 2014, le régime de Blaise Compaoré. Il aurait même aimablement conseillé à celui qui a été longtemps l’un des piliers de la Françafrique en Afrique de l’ouest de quitter le pouvoir au plus fort de la crise.

«Changement à minima sous Hollande»

Moins glorieux pour l’ex maire de Tulle (Corrèze), il a fait preuve d’une mansuétude coupable envers son homologue du Congo Brazzaville Denis Sassou Nguesso, en lui accordant dans un premier temps un quitus, lorsque ce dernier avait voulu organiser un référendum en octobre 2015 pour modifier la Constitution du pays, histoire de se perpétuer au pouvoir. Avant d’effectuer un virage à 360 degrés en le condamnant face à l’indignation de l’opposition congolaise et des ONG nationales et internationales. Mais le mal était fait. Ce cafouillage a jeté le trouble. Enfin de compte, son principal fait d’armes en Afrique aura été l’opération militaire «Serval» déclenchée en 2012 pour stopper les djihadistes au Mali qui, après avoir pris le contrôle du nord du pays, fondaient littéralement sur Bamako la capitale.
D’où le scepticisme qu’affichent les Africains vis-à-vis de la rupture promise à son tour par Emmanuel Macron, même si l’ex cadre de la Banque Rothschild a le profil idéal pour faire bouger les lignes. Car relever les défis ne lui fait pas peur. N’a-t-il pas stupéfié tous les Français en se faisant élire président de la République en mai 2017, alors qu’un an auparavant, il n’avait même pas de parti politique ? Autre atout dans sa manche, né bien après les indépendances des pays africains, il n’a pas connu ce temps jadis des colonies qui ont tant marqué toute une génération de politiques français.

« Macron, le profil idéal »

Enfin, il a compris mieux que ses prédécesseurs, que la France doit s’adapter au monde nouveau en perpétuelle mutation, dans lequel l’Afrique, malgré ses problèmes multiples et variés, est appelée à jouer un rôle de plus en plus important. Comme lui, ce continent est jeune, bouillonnant, inventif. Ce n’est donc pas un hasard s’il a choisi d’aller exposer à l’université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, les grandes lignes des nouvelles orientations qu’il entend donner aux relations de son pays avec ce continent.

Ainsi dans un exercice qu’il a emprunté à Barack Obama, mais inédit pour un chef d’état français, il a échangé directement et sans filet, parfois en des termes vifs, avec de jeunes étudiants burkinabés. Abordant des sujets tabous comme le passé colonial de la France dont il a encore fustigé les «crimes incontestables»; la démographie: «7 enfants par femme dans certains pays, ce n’est pas normal ». Sans oublier le très sensible dossier «Thomas Sankara», l’ancien chef d’état burkinabé assassiné dans des conditions troubles en 1987, en promettant d’ouvrir les archives françaises jusqu’à présent hermétiquement fermées.

Son passage éclair au Ghana, -c’est aussi une première pour un président français- au cours duquel le courant est parfaitement passé entre Nana Akufoh Addoh le président ghanéen et lui, est aussi le signe que l’ancien ministre de l’économie de François Hollande veut casser les codes. Et ne plus cantonner la France dans un unique et restrictif tête-à-tête avec son ancien pré-carré africain.

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