Togo/Interview : Incapacité d’union entre les acteurs de l’opposition ? Mathias Hounkpe nous répond

Propos recueillis par Lucien Ahonto

D’accord en accord entre pouvoir et opposition pour doter le pays d’institutions pouvant conduire à une véritable démocratie et permettre l’alternance, les mêmes questions ou presque se posent encore et encore. Pourquoi et que faut-il faire ? Éclairage de Mathias Hounkpe, politologue, administrateur du Programme de gouvernance politique et de consolidation démocratique de l’OSIWA (*).

Le Togo est secoué, depuis août 2017 par une série de manifestations menées par les partis d’opposition, pour réclamer des réformes institutionnelles et constitutionnelles. Mais contrairement aux autres manifestions de l’opposition, celles-ci interviennent en dehors d’un coup de force électoral du pouvoir. L’opposition a-t-elle désormais opté pour la bonne stratégie, à savoir la pression de la rue ?
Il y a eu des tentatives par le passé, par exemple en juin 2016, avec le CAP 2015 (Combat pour l’alternance politique en 2015) (une coalition de cinq partis de l’opposition, Ndlr), mais qui n’ont pas connu la même ampleur que celle des manifestations observées depuis août 2017. Quant à savoir si cette stratégie de l’opposition, qui consiste à recourir à la pression de la rue pour réclamer les réformes politiques (en dehors des périodes électorales) est bonne ou non, il faudra attendre encore un peu.
Ce qui semble sûr pour le moment, c’est le ras-le-bol des Togolais qui se sont comportés comme s’ils n’attendaient qu’un signal pour se mettre dans les rues à travers le pays. Vous vous rappelez qu’à l’appel des populations par le Parti national panafricain (PNP), de Tikpi Atchadam, à manifester (entre autres pour le retour à la Constitution de 1992) le 19 août 2017, plus d’un étaient surpris par l’ampleur de la mobilisation. Même les autres leaders de l’opposition ont dû attraper le train en marche.
Cette fois-ci l’ampleur des manifestations, aussi bien du point de vue du nombre de personnes que de celui de sa couverture géographique ou de sa durée (depuis août 2017) est exceptionnelle. Peut-être qu’on ne devrait pas être surpris lorsque l’on sait par exemple que depuis plus d’une décennie, plus de 80% des Togolais souhaitent la limitation à deux du nombre des mandats présidentiels. Selon le round 7 des sondages afro baromètres, qui date de 2015/2016, 85% de Togolais ont émis ce souhait.

Comme à chaque crise politique, pouvoir et opposition ont entamé, en février dernier, un dialogue pour régler les différends. Reste que, depuis les années 90, on en est aujourd’hui à plus d’une vingtaine de pourparlers sans parvenir à trouver une issue aux différentes crises politiques que connaît le pays depuis des décennies. Comment expliquez-vous cette situation ?
Lorsqu’aucun des deux camps n’a les moyens de soumettre l’autre à sa volonté, le dialogue ¬— et la recherche de solutions consensuelles — demeure l’une des voies les plus sûres de sortie de crise. Reste qu’un dialogue, ainsi que l’accord qui en découle lorsqu’il est concluant, dont les recommandations ne sont pas mises en œuvre ne sert pas à grand-chose.
Et c’est, entre autres, ce dont le Togo a souffert jusque-là. En effet, une fois les dialogues achevés et des accords conclus, le pouvoir a souvent réussi par le passé à maintenir grosso modo le statu quo sans mettre en œuvre les recommandations majeures retenues dans lesdits accords. Résultat, accord après accord, quasiment les mêmes questions demeurent sur la table et sont à la base des crises récurrentes que connait le Togo depuis quelques décennies.
Ce passé d’accords conclus et seulement très partiellement respectés, a créé aujourd’hui une sorte de méfiance auprès de l’opposition et de l’opinion publique qui voient dans le dialogue actuel un nouveau marché de dupe. Voilà pourquoi il est très important que, au cas où le dialogue actuel serait concluant, des mesures soient prises pour en garantir le respect des recommandations.

L’opposition togolaise, que certains qualifient « la plus bête » du continent, selon l’expression consacrée, est-elle incapable de s’entendre pour constituer une alternance crédible ?
A mon avis, l’opposition togolaise ne mérite pas d’être qualifiée ainsi. Il faut reconnaître que par le passé elle n’a pas souvent réussi à parler d’une voix lors des différentes crises qui ont secoué le pays. Mais il faut également reconnaître, comme le montre l’histoire politique récente de l’Afrique, que l’union des forces de l’opposition dans un pays n’est pas très aisée, et donc que ce phénomène d’incapacité d’union entre les acteurs de l’opposition n’est pas spécifiquement togolais.
Cependant depuis août 2017, l’opposition togolaise est demeurée soudée, même si des rumeurs ont circulé de temps en temps sur sa fragilité et les risques de son éclatement. L’histoire politique récente du continent a montré que soudée, l’opposition a plus de chance de constituer une alternative crédible aux yeux des citoyens.

Dans ses revendicationsl’opposition réclame notamment le retour à la Constitution de 1992, qui fixe à deux le nombre des mandats présidentiels. Mais, certains demandent également le départ immédiat du chef de l’État dont l’actuel mandat court jusqu’en 2020. Qu’en pensez-vous ?
À mon humble avis, obtenir que son mandat en cours soit le dernier serait déjà un progrès par rapport au statu quo. Réclamer le départ immédiat du chef de l’État pose naturellement ses propres difficultés. Par exemple, il faut savoir comment sera gérer la transition :
(1) Serait-on dans le cadre d’une vacance telle que prévue par la Constitution ? Si oui, le président de l’Assemblée nationale assumerait la fonction de président de la République jusqu’à l’organisation des prochaines élections dans un délai de 60 jours
(2) Serait-on plutôt dans la situation d’une transition non prévue par la Constitution ? Dans un tel cas il faut définir le cadre légal et institutionnel permettant d’opérer la transition. Est-ce que ce cadre serait discuté pendant le dialogue ? Etc.
Comme vous le voyez, le départ immédiat du résident de la République actuel exige des mesures auxquelles il faut y penser.

Amorcé en février dernier, le nouveau dialogue inter-togolais, placé sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), semble avoir fait long feu, l’organisation sous-régionale ayant recommandé la tenue d’élections législatives, le 20 décembre prochain, comme issue à la crise. Mais déjà, cette feuille de route sème la zizanie au sein de l’opposition, toujours incapable de s’entendre…
Une fois encore je pense qu’il vaut mieux éviter de traiter l’opposition togolaise de la sorte. Il est vrai que réaliser l’alternance au Togo dépend en partie de l’opposition. Par exemple, se regrouper, réfléchir et s’entendre sur un minimum en ce qui concerne les suites du dialogue (s’il était concluant), écouter et refléter les préoccupations des populations dans ses offres politiques… peuvent l’aider à apparaître comme une alternative crédible aux yeux des citoyens.
Mais il faut également reconnaître que tout ne dépend pas seulement d’elle. Dans la situation actuelle au Togo, il faut plus que l’opposition pour garantir l’intégrité du processus électoral, pour garantir la limitation des mandats (et permettre la tenue d’élections sans candidats sortants), etc. Le peuple togolais, la coalition au pouvoir, les partenaires du Togo, comme la Cedeao, l’Union africaine… ont leurs rôles à jouer. D’autant plus que c’est de l’avenir du Togo dont il s’agit.

(*) Open Society Initiative for West Africa.

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