NIGERIA : Obiageli Ezekwesili, cap sur la présidentielle

              Par Lucien Ahonto 

Figure connue et reconnue de la société civile nigériane, l’initiatrice du mouvement Bring Back Our Girls, se lance dans la course présidentielle. Décidée à damner le pion à ses deux principaux adversaires le 19 février prochain.

La scène se passe en juin dernier à Abuja, la capitale fédérale du Nigeria. Sur les images captées par un caméraman, on voit une femme marcher, seule dans la rue, d’un pas déterminé vers Aso Rock, le palais présidentiel. Dans ses mains, une banderole sur laquelle on peut lire « Nous voulons la justice », « Aide », « Arrêter le bain de sang »… Le tout illustré avec un corps humain, allongé par terre, baignant dans son sang. Mais la marche de la manifestante, qui compte aller apporter son message au chef de l’État Muhammadu Buhari, est stoppée par les gros bras du service de sécurité devant la présidence.

Cette bravade courageuse et sans précédent selon des Nigérians, est menée par Obiageli Ezekwesili, connue dans le pays pour son engagement et sa détermination. Toujours prête à aller jusqu’au bout, elle est devenue une figure marquante de la société civile nigériane. Elle est à l’origine du lancement du mouvement Bring Back Our Girls (Ramenez nos filles), suite à l’enlèvement en 2014, de 276 lycéennes par le groupe islamiste Boko Haram, à Chibok, dans le nord-est du pays. Face à l’inertie du gouvernement d’alors, elle est montée au créneau, via les réseaux sociaux, pour tenter d’obtenir la libération des jeunes filles. Son appel #bringbackourgirls, est relayé à travers le monde entier, même par l’ex-première dame américaine, Michelle Obama.Une lutte qui lui vaut d’être classée parmi les cent personnalités les plus influentes du monde par le magazine Time en 2015.

Lutte contre la corruption

Née dans l’État d’Anambra, Obiageli Ezekwesili obtient d’abord un diplôme d’expert-comptable à l’Institute of Chartered Accountants of Nigeria à Lagos, la capitale économique du pays, puis intègre l’université d’Harvard, aux États-Unis, d’où elle sort munie d’un master en administration publique et politique économique. Comptable et conseillère en gestion auprès de plusieurs entreprises, elle mène une croisade contre la corruption et participe en 1993 à la création de l’ONG Transparency International, dont elle aura en charge le bureau africain. Au début des années 2000, elle fait son entrée dans le monde politique. D’abord comme conseillère du président Olusegun Obasanjo, en charge du contrôle du budget de l’État, pour faire notamment le ménage dans la passation des marchés publics.Elle gagne des galons à ce poste par sa rigueur, son efficacité et son dynamisme. En 2005, elle est nommée ministre des Mines puis, l’année suivante, de l’Éducation.

En 2007, elle quitte la scène politique et se retrouve la même année vice-présidente de la Banque mondiale pour la Région Afrique. Cinq ans plus tard, elle prend la tête du conseil d’administration de Bharti Airtel, leader mondial des télécommunications, très implanté en Afrique, puis du Fonds mondial pour la nature tout en étant depuis

2012 conseillère spéciale pour l’Open Society Foundations, du philanthrope américain George Soros, pour la promotion de la gouvernance démocratique, les droits de l’homme, des réformes économiques et sociales, entre autres.

À 55 ans, Obiageli Ezekwesili, que ses compatriotes appellent « Oby », est décidée à bousculer l’échiquier politique du pays le plus peuplé d’Afrique (190 millions d’habitants) jusqu’alors dominé par deux principaux partis : le All Progressives Congress (APC, au pouvoir) et le People’s Democratic Party (PDP), la principale formation de l’opposition. « J’en ai assez, comme la plupart des Nigérians, du statu quo (…) Nous voulons bousculer notre paysage politique et faire naître un nouveau mode de gouvernance. Et la seule manière de faire, c’est de repenser notre façon de faire de la politique. C’est pour ça que je suis candidate à l’élection pour devenir présidente de la République fédérale du Nigeria en 2019 », a-t-elle expliqué le 7 octobre dernier, lors de sa déclaration de candidature avec l’engagement de « rendre les Nigérians si autonomes pendant notre présidence que, même lorsque nous ne serons plus au pouvoir, ils seront armés pour continuer le combat et faire les bons choix, car aucune démocratie ne se développe et ne mûrit sans une citoyenneté active ».

Des atouts pour bousculer « l’ancien monde »

Investie par l’Allied Congress Party of Nigeria, une coalition de partis politiques, l’ex-ministre de l’Éducation compte renverser « l’ancien monde », représenté par ses deux principaux adversaires, le président sortant Muhammadu Buhari et le richissime homme d’affaires et ancien vice-président (1999-2007)Atiku Abubakar, respectivement âgés de 75 et 71 ans, rompus aux arcanes politiciennes. Mais « Oby » a des atouts pouvant lui permettre de bousculer la hiérarchie, comme son intégrité, sa combativité, sa cote de popularité et son jeune âge comparé à celui des deux dinosaures, peut lui attirer le vote de la jeunesse.

Plus encore, première femme à briguer la magistrature suprême du plus puissant pays d’Afrique de l’Ouest, sa candidature devrait avoir la faveur du vote féminin. Pour de nombreux observateurs, la candidature de la « Dame de fer » fera bouger certaines lignes :

« Quoiqu’il advienne, sa présence dans la course présidentielle va perturber le duel traditionnel entre les deux partis dominants au Nigeria depuis 1999, car elle n’est pas là pour faire de la figuration. » Rendez-vous en février prochain.

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