L’homme de l’année 2018 : ABIY AHMED, le « Gorbatchev » éthiopien

La bonne surprise de 2018 en Afrique est venue de la Corne de l’Afrique. L’Ethiopie et l’Erythrée ont enterré la hache de guerre froide. Une détente qui s’est répercutée dans toute cette région très sensible. Avec une série de réformes plus audacieuses les unes que les autres, le changement est tout aussi spectaculaire à l’intérieur même du pays d’Haïlé Sélassié. A l’initiative de ce virage à 360 degrés, Abiy Ahmed, devenu Premier ministre le 2 avril dernier. Pour NeoAfricaNews, pas de doute, le successeur de Haile Mariam Dessalegn est l’Homme de l’année qui vient de s’achever. Portrait.  

La scène se passe le 9 novembre dernier à Gondar dans le nord de l’Ethiopie. Invités par le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le chef de l’Etat érythréen, Issaias Afeworki, et son homologue somalien, Mohamed Abdullahi Mohamed dit «Farmajo », sourire aux lèvres, sont allés visiter une université. Cette rencontre, qui a duré 48 heures, devait permettre de « consolider les résultats d’un accord d’intégration économique dans la Corne de l’Afrique », selon une radio-télévision locale. Les trois hommes s’étaient déjà rencontrés en septembre en Erythrée pour poser les fondations dudit accord, inimaginable il y a encore quelques mois, tant les relations entre l’Ethiopie et l’Erythrée étaient exécrables.

Autrefois province de l’Ethiopie, l’Erythrée a arraché son indépendance en 1993, à l’issue de plusieurs décennies d’une guerre sanglante. Suivie en 1998 d’un nouveau conflit sur la démarcation de la frontière, qui a fait des dizaines de milliers de morts. Puis d’une guerre froide entre les deux pays. L’Ethiopie ayant refusé de suivre les recommandations des Nations unies concernant le tracé de la frontière.

Un lourd passé auquel Abiy Ahmed a décidé de mettre fin. En signant un accord de paix avec l’Erythrée, en juillet 2018. Un rapprochement spectaculaire et accéléré qui s’est matérialisé par la réouverture des ambassades des deux pays le 19 juillet, de leur frontière commune le 11 septembre, puis du rétablissement des liaisons aériennes, des relations commerciales et des lignes téléphoniques.

L’Ethiopie et l’Erythrée réconciliées

Une normalisation express qui, comme un jeu de domino, a déclenché une activité diplomatique tout aussi spectaculaire dans la région. L’Erythrée a rétabli des relations diplomatiques avec la Somalie après une longue période de brouille, ainsi qu’avec Djibouti. Pays avec lequel Asmara était en froid depuis 2008.

Vent de changement également sur le plan intérieur. Sans être une dictature féroce, l’Ethiopie était un régime autoritaire où l’opposition n’avait pas droit au chapitre. Des milliers d’opposants politiques étaient détenus dans les geôles du pays. Si son prédécesseur, Haile Mariam Desalegn, en avait libéré un bon nombre début 2018, Abiy Ahmed en a élargi 500 de plus en mai 2018. Mieux, il a signé un accord de paix avec la rébellion sécessionniste du Front de libération Oromo (FLO) active dans le pays depuis 1970.

Libération de prisonniers politiques et retour d’exil d’opposants   

Résultat, son groupe ayant été retiré de la liste des organisations terroristes,  Birhanu Nega, populaire chef d’une organisation d’opposition longtemps interdite, est rentré en Ethiopie début septembre après 11 ans d’exil. Même retour au pays du marathonien éthiopien Feyisa Lilesa le 21 octobre, après deux ans d’exil. Médaillé d’argent aux Jeux olympiques de 2016 à Rio, Feyisa avait réalisé un geste de protestation anti-gouvernemental au moment de franchir la ligne d’arrivée.     

A 42 ans, né de père musulman Oromo, (l’ethnie la plus importante du pays) et de mère amhara chrétienne orthodoxe, Abiy Ahmed est lui-même chrétien protestant. Un métissage religieux dont il  s’est sans doute inspiré pour apaiser les relations entre l’église orthodoxe éthiopienne officielle dirigée par le patriarche Abune Mathias et les communautés chrétiennes de la diaspora, fidèles au patriarche Abuna Merkorios. En réussissant à faire signer, en juillet 2018, un accord entre les deux entités religieuses. Un accord qui prévoit leur fusion en un seul synode ainsi que le retour d’Abuna Merkorios en Ethiopie où il sera hébergé dans une résidence officielle.

 Forcément, les changements tous azimuts initiés par cet ancien ministre des Sciences et des Technologies de 2015 à 2016, lui valent des inimitiés. Notamment auprès de l’élite tigréenne encore très influente dans les cercles du pouvoir, et qui a dirigé le pays depuis le coup d’Etat qui, en 1991, a mis fin à la dictature marxiste-léniniste de Mengistu Hailé Mariam. Le 23 juin dernier, alors qu’il tenait un meeting à Addis Abeba, la capitale, il a échappé à une tentative d’attentat à la grenade qui a fait deux morts et 150 blessés.

Mais pas de quoi freiner l’ardeur réformatrice de ce cadre technique, spécialiste en cyber-sécurité, formé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Le 16 octobre dernier, il effectue un remaniement de son gouvernement, profitant de l’occasion pour en réduire la taille de près d’un tiers. Autre grande première dans l’histoire du pays, la nouvelle équipe compte autant d’hommes que de femmes. Dont deux se sont vues attribuer des ministères régaliens de la Paix et de la Défense.

Féminisation du pouvoir et réformes tous azimuts

 Une révolution par les femmes qui s’est poursuivie par la désignation par le Parlement, le 25 octobre, de Sahle-Work Zewde, une diplomate de carrière de 68 ans, comme présidente de la République fédérale démocratique d’Ethiopie. Certes, la fonction est essentiellement honorifique, mais c’est un nouveau signe fort de féminisation des cercles du pouvoir.

D’autant que le 1er novembre, la juge Meaza Ashenafi a été choisie pour prendre la tête de la Cour Suprême, tandis que l’opposante Birtukan Mideksa était devenue, le 22 du même mois, la nouvelle présidente de la Commission électorale nationale éthiopienne. Des réformes économiques sont également en cours, histoire de moderniser et de rendre plus efficace et plus performante une économie éthiopienne encore étroitement contrôlée par l’Etat

Abiy Ahmed est véritablement entré dans l’arène politique vers la fin des années 1980, en rejoignant l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO). Il intègre ensuite l’armée éthiopienne et devient lieutenant-colonel. Grâce à son expertise en cyber sécurité, il contribue à organiser les services de renseignement. En 2009 il fonde l’Agence nationale de sécurité des réseaux d’information dont il prend la direction jusqu’en 2012.

Le premier Oromo à la tête du pays

Une trajectoire qui le conduit presque naturellement au poste de ministre des Sciences et des Technologies. Ministère qu’il occupe de 2015 à 2016. Elu à la tête de l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO) le 22 février 2018, puis le 27 mars à celle du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), la coalition au pouvoir, il accède au poste de Premier ministre le 2 avril, en succédant à Mariam Dessalegn qui avait démissionné quelques jours plus tôt. C’est la première fois qu’une personnalité issue de l’ethnie Oromo devient le numéro un du pays.   

L’histoire sociale, politique et culturelle de l’Ethiopie est trop tourmentée pour être transformée d’une baguette magique. Des violences ethniques éclatent encore çà et là. Comme début décembre, dans la région d’Oroma (nord-ouest d’Addis-Abeba), où de jeunes Oromos, qui s’étaient rassemblés pour appeler au retour d’exil de tous les dirigeants du Front de libération Oromo (FLO) dont les membres se sont battus pendant 40 ans pour le droit à l’autodétermination de leur région, s’en sont pris aux membres d’une ethnie minoritaire dont ils ont pillé les commerces et les maisons, après deux jours d’affrontements. Bilan selon le chef de la police locale, 23 morts et 200 arrestations.

Reste qu’à l’image de Mikhaïl Gorbatchev qui, sous les noms de perestroïka et de glasnost avait initié, en 1985, une vaste libération économique, culturelle et politique de l’URSS, Abiy Ahmed est entrain de métamorphoser le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique (105 millions d’habitants). Une sacrée performance.

Valentin Hodonou    

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