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Politique 

Bénin : Un modèle défiguré

Par Valentin Hodonou –

Auréolé de la couronne de champion du pluralisme politique en Afrique de l’Ouest depuis trois décennies, le Bénin brouille son image en cédant peu à peu à la tentation autoritaire avec l’élection à sa tête de Patrice Talon.

Des forces de l’ordre tirant à balles réelles avec des armes automatiques sur des centaines d’opposants rassemblés autour de la résidence de Thomas Boni Yayi à Cadjèhoun, quartier populaire de Cotonou la capitale économique du Bénin. Ces derniers avaient dressé des barricades avec des pneus brûlés ou des planches de bois sur les points d’accès autour du domicile de l’ancien président qui, comme Nicéphore Soglo, autre ancien président du pays, avait appelé au boycott des élections législatives du 18 avril dernier (1).

Des scènes délirantes jamais vues au Bénin et dont les images ont fait le tour du monde. Ces tirs d’armes automatiques n’ont pas seulement causé la mort de trois personnes selon Amnesty International, elles ont aussi ruiné pour longtemps la réputation de pays modèle de démocratie de l’ancien Dahomey. Renommée acquise depuis bientôt trois décennies grâce à une conférence nationale souveraine qui a mis fin à dix-sept ans de dictature marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou. Une sorte d’états généraux de toutes les forces vives du pays, elle a ensuite fait école dans plusieurs pays africains.

Sacca Lafia, le ministre de l’Intérieur a eu beau déclarer sur RFI (Radio France Internationale) qu’il y avait eu quelques actes qui sont allés contre la consigne donnée, et que des «sanctions les plus dures seront prises à l’endroit des forces de l’ordre qui sont passées outre la consigne donnée», le mal est fait.

«Une réputation de pluralisme politique ruinée»

«Ce qui permet à un président en exercice d’être réélu, c’est sa capacité à soumettre, à avoir à sa solde tout le monde : députés, maires, élus locaux, commerçants, partis politiques» avait théorisé Patrice Talon, peu après son élection à la magistrature suprême en avril 2016. Et de conclure : «personne n’est ainsi capable de lui tenir tête, d’être compétiteur contre lui. Si vous n’avez pas de compétiteur face à vous, vous avez beau être mauvais, vous serez réélu».

Le scénario de ces élections législatives est la parfaite mise en oeuvre de cette théorie par ce businessman reconverti en homme politique. Un code électoral voté à la hâte, trois mois avant le scrutin en s’asseyant sur les recommandations de la CEDEAO, (Communauté économique des états d’Afrique de l’Ouest) – l’organisation sous régionale, préconise de ne pas modifier le code électoral moins de six mois avant la tenue d’un scrutin – a évincé toute l’opposition de la compétition.

Réduisant le scrutin en un «match amical» entre deux partis jumeaux inféodés au chef de l’état, le Bloc républicain et l’Union progressiste. «Il ne faut jamais sous-estimer un homme qui se surestime» aimait à dire Roosevelt l’ancien président des Etats-Unis. Or Patrice Talon, qui s’est auto-proclamé «compétiteur né, qui ne jure que par l’excellence», a une très haute opinion de lui-même.

«Perfectionniste pour les uns, dur, arrogant et cassant pour les autres»

Ses partisans louent son dynamisme, sa rigueur au travail, son côté perfectionniste et son ambition pour le Bénin. «Il veut transformer et moderniser en profondeur l’économie du Bénin tout en renforçant la protection sociale et les conditions de vie de la population, en bousculant et en rationnalisant le landerneau politique du Bénin», clament-ils.

En revanche, certains parmi ses anciens proches le qualifient d’«homme dur, arrogant, cassant qui n’écoute personne et ne supporte pas la contradiction». Un penchant autoritaire qui s’est manifesté dès son installation au palais de la Marina (résidence officielle du président de la République).

Ajavon Sébastien

Première victime de marque de sa volonté de faire taire toute voix discordante, Sébastien Ajavon, l’homme qui l’a fait roi. Il a été accusé de trafic de drogue puis relaxé au bénéfice du doute en novembre 2017. Son crime de lèse- majesté, avoir créé son propre parti et affiché de nouvelles ambitions politiques.

«Réduire l’opposition au silence»

Richissime homme d’affaires comme Talon, Ajavon surnommé le «roi du poulet» a fait fortune dans l’importation et le commerce de denrées alimentaires dont les fameux poulets. Candidat lui aussi à l’élection présidentielle de février 2016, il était arrivé troisième au premier tour derrière respectivement, l’ancien banquier franco-béninois Lionel Zinsou et Patrice Talon. Au second tour, il s’est désisté en faveur de ce dernier. Favorisant ainsi sa large victoire contre l’ex «plume» de Laurent Fabius à Matignon.

Harcelé par le pouvoir, Ajavon vit aujourd’hui en exil en France. Tout comme d’autres opposants, dont Léady Soglo, le fils de Nicéphore Soglo, et ancien maire de Cotonou ainsi que Léonce Houngbadji. Accusé sans preuves valables de détournements de fonds, Léady Soglo a été illégalement éjecté de la tête de la capitale économique du pays. Menacé de prison, il a préféré quitté le pays. Franc-tireur, président d’un petit parti d’opposition, le Parti pour la libération du peuple (PLP) et l’un des contempteurs les plus virulents du pouvoir, Houngbadji, se sentant de plus en plus menacé, s’est également mis à l’abri dans l’ancienne puissance colonisatrice.

Kiosque morgue proxy / CR : Adjinakou

La presse indépendante est également dans le viseur du pouvoir. Les médias proches de Sébastien Ajavon qui tirent souvent à boulets rouges sur le gouvernement, ont été suspendus à plusieurs reprises. Dernière victime de cette chasse aux organes de presse un peu trop critiques, Casimir Kpédjo, le Directeur de la publication du journal «La Nouvelle Economie ».

Il a été arrêté le 18 avril dernier au petit matin à son domicile puis relâché quelques jours plus tard après avoir été auditionné par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET). Mais il peut être à nouveau appréhendé à tout moment, puisqu’il reste sous convocation. Son tort, avoir émis, des critiques sur la pertinence des choix économiques du pouvoir. En démontrant chiffres à l’appui qu’ils sont en train de surendetter le pays.

Des manifestations pacifiques ont été interdites à la veille des dernières élections législatives et plusieurs manifestants ont été arrêtés. Ce qu’a dénoncé Amnesty International, en exprimant son inquiétude face au «climat de répression des manifestations et à la vague d’arrestations d’opposants».

La plupart des institutions du pays sont également sous contrôle. La Cour constitutionnelle est présidée par Joseph Djogbénou depuis juin 2018. Quinquagénaire vibrionnant, Djogbénou, agrégé en droit privé et en sciences criminelles, est un intime de Patrice Talon, dont il fut l’un des avocats, avant d’être nommé ministre de la Justice en mars 2018 dans son premier gouvernement.
Ce verrouillage de la sphère politique et institutionnelle se double d’une mainmise sur des secteurs clés de l’économie du pays. Que Patrice Talon qui a fait fortune dans la filière des intrants agricoles dans les années 1980, puis de l’égrenage de coton au cours des années 1990-2000, – il a été classé au 15ème rang des plus grandes fortunes d’Afrique subsaharienne dans le classement Forbes 2015 avec un patrimoine estimé à 401 millions de dollars- contrôle à travers ses entreprises.

«Inquiétude d’Amnesty International»

Il avait aussi présidé le conseil d’administration de Benin Control, société à laquelle avait été attribué le programme de vérification des importations (PVI) en 2011 par le gouvernement de Thomas Boni Yayi, et dont la tâche était de vérifier la valeur des marchandises entrant dans le pays.

Le contrat a été résilié 17 mois plus tard quand les deux hommes se sont fâchés. Mais peu après son accession à la magistrature suprême, Patrice Talon s’est empressé de réhabiliter Benin Control (2). Certes, il ne dirige plus personnellement toutes ses sociétés, mais nul doute qu’il en demeure le vrai patron. D’où les accusations de conflit d’intérêt dont il fait régulièrement l’objet.

Alarmés par la grave crise électorale que traverse le «Bénin qui a su organiser depuis presque 30 ans, une vie politique démocratique, avec des votes réguliers et des alternances sans violence», une cinquantaine de membres de la communauté scientifique internationale ont récemment lancé un appel au successeur de Thomas Yayi Boni pour qu’il «convoque de nouvelles élections législatives sur des bases nouvelles qui garantissent, au lieu de l’exclure à priori, la participation effective de l’opposition à une compétition nationale ouverte et transparente».

Mais celui qui ne cache pas son admiration pour Paul Kagamé son homologue rwandais, répondra-t-il favorablement à leur requête ? Où restera-t-il droit dans ses bottes au risque de fragiliser davantage le pays, au moment où un autre péril plus inquiétant plane sur lui ? L’enlèvement le 1er mai dernier de deux touristes français en excursion dans la réserve de Pendjari (nord-ouest) non loin de la frontière avec le Burkina Faso et l’assassinat de Fiacre Gbédji leur guide béninois, (3) prouve que les métastases du cancer djihadiste qui ronge le Sahel, touchent désormais les pays côtiers comme le Bénin, le Ghana et le Togo.

(1) Leur appel au boycott a été massivement suivi. De l’aveu même de la Commission électorale, le taux de participation était officiellement de 23%. Chiffres portés à 27% par le Cour constitutionnelle. Il n’aurait jamais dépassé 10% selon l’opposition. Une abstention record. A titre de comparaison, le taux de participation était de 66% aux élections législatives de 2015.

(2) Saisie par Benin Control, la Cour commune de justice et d’arbitrage de la CEDEAO, basée à Abidjan avait condamné l’état béninois à rétablir la firme dans ses droits sous peine de payer 142 milliards de francs CFA à Patrice Talon.

(3) Les deux touristes français ont été libérés dans le nord du Burkina Faso ainsi que deux autres otages, une Sud-Coréenne et une Américaine par des éléments des forces spéciales françaises. Opération au cours de laquelle deux d’entre eux, Alain Bertoncello et Cédric de Pierrepont ont trouvé la mort.

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