Interview : Makhoudia Diouf, coordonnateur du collectif « Sortir du CFA »

« Il faut que nos Etats aillent plus loin que la monnaie unique »

Makhoudia Diouf, géopolitologue, enseignant à Paris et coordonnateur du collectif « Sortir du CFA » ne va pas par quatre chemins en parlant du CFA en Afrique. Pour ce Français d’origine sénégalaise, la sortie des pays du CFA est un impératif de développement et estime même que les Etats concernés par la nouvelle monnaie unique doivent aller plus loin pour amorcer ensemble le virage de l’émergence…

Aly Fall

Vous êtes le coordonnateur du collectif « Sortir du CFA », qu’est-ce cette sortie peut avoir de positif dans les économies africaines ? 

Commençons par faire un bilan du franc CFA. Cela fait plus 70 ans que cette monnaie existe, et elle n’a pas permis l’émergence de nos pays. Donc, le fait d’en sortir et d’essayer autre chose est déjà un acte positif. Ensuite, le franc CFA dans son architecture met nos pays sous une forme de tutelle économique, monétaire et géopolitique de la France. Ils n’ont plus la liberté d’avoir leur propre politique en matières économiques. Depuis l’an 2000, le franc CFA est rattaché à l’Euro. Tous les économistes, même ceux qui sont favorables au franc CFA le reconnaissent : cet arrimage du franc CFA à la monnaie unique européenne est une catastrophe. Au lieu de produire chez nous les produits que nous consommons nos dirigeants africains préfèrent, grâce à un CFA fort importer vers la Chine et autres pays ayant une monnaie faible. J’essaie de montrer par-là que le franc CFA participe à la faible industrialisation des pays de la zone Franc. Enfin, la fin du franc CFA marquera un coup d’arrêt à la fuite systématique des capitaux de nos pays vers l’Europe. Ce transfert illimité des capitaux pour les entreprises est absolument néfaste pour les pays de la zone Franc.

Quelle analyse faites-vous de la décision du président béninois de sortir les réserves financières de son pays du Trésor français ? 

Je suis entièrement d’accord avec le président du Benin qui dit que le franc CFA est une monnaie coloniale. D’ailleurs, j’ai récemment rédigé un communiqué de presse pour demander aux autres pays de la zone CFA de soutenir officiellement le Président Patrice Talon. C’est toujours positif quand un homme politique, a fortiori un chef d’Etat écoute son peuple et c’est ce que le chef d’Etat béninois a fait. Macky Sall et les autres chefs d’Etats doivent prendre position publiquement en faveur du retrait des réserves de change conservées au Trésor public à Paris.

J’ai également apprécié la manière dont Patrice Talon a dit les choses. Il a en effet affirmé que le débat sur le franc CFA n’est ni économique ni technique, c’est d’abord une question politique et symbolique. Les journalistes doivent démocratiser ce débat et d’arrêter de donner la parole uniquement à des économistes, sur le franc CFA. Que les médias écoutent des politiques, des personnalités de la société civile, des citoyens. J’ai l’habitude de dire qu’on n’a pas besoin d’être un économiste ou un expert des finances pour savoir que le franc CFA est une blessure et une humiliation psychologiques pour des millions d’Africains.

Votre association a été créée en septembre 2017 à Paris, où vous combattez de façon acharnée le franc CFA. Ne vous sentez-vous pas discriminés et peut-être même menacés pour vos prises de position ? 

Notre collectif a été créé à Paris, mais nous avons vocation à agir dans tous les pays de la zone Franc. Nous avons donc des équipes et des sympathisants partout en Afrique, notamment au Sénégal. Nous lançons d’ailleurs un appel au peuple sénégalais à nous rejoindre dans ce noble combat de libération de l’Afrique. Cela peut paraître paradoxal, mais nous ne sommes pas discriminés en France ou du moins nous n’avons pas l’impression de l’être. Sauf peut-être par certains médias officiels français qui nous refusent la parole. C’est la même chose avec certains médias officiels africains qui font la sourde oreille.

Des États africains ont justement opté pour la nouvelle monnaie Eco à la place du CFA. N’est-ce pas un motif de satisfaction pour votre collectif ? 

Evidemment nous sommes satisfaits du projet de mise en place de la future monnaie Eco. C’est un projet africain de création d’une zone monétaire depuis les années 80. Nous avons toutefois des réserves sur le calendrier : les pays de la CEDEAO ont promis la mise en place de la monnaie unique en 2020, cela nous parait impossible. Nous avons d’ailleurs lancé un appel à la CEDEAO pour reporter la date de la mise en place de cette monnaie, en vain pour le moment. Par ailleurs, notre collectif réclame l’intégration progressive des pays de la CEMAC à la CEDEAO pour rejoindre l’Eco à terme.

Toutefois nous soutenons totalement ce projet de création de la monnaie unique Eco. Nous pensons que c’est un bon débat et cela va dans le sens de l’intégration et l’unité africaines. Tous les panafricanistes raisonnables devraient d’ailleurs soutenir cette initiative. Tous ceux qui comme Kemi Seba, président de l’ONG Urgences Panafricanistes disent que l’Eco et le franc CFA sont la même chose propagent des contrevérités et tiennent un discours trompeur aux Africains.

Pensez-vous que cette monnaie est la panacée pour les économies africaines ? 

L’objectif poursuivi par cette monnaie c’est de créer une véritable zone économique et monétaire entre nos 15 Etats. On ne doit pas s’arrêter juste à la mise en place de la monnaie unique. Il faut aller plus loin, c’est-à-dire nos pays doivent également jouer la carte de l’intégration de nos économies et nos marchés nationaux, sinon ce sera l’échec assuré. Sur ce point, nous sommes un peu pessimistes, car l’on voit beaucoup de signes décourageants. Par exemple, le Nigeria qui ferme sa frontière avec le Bénin depuis le 20 août pour des raisons purement protectionnistes.

Vous êtes géopolitologue et enseignant à Paris. Quelle lecture faites-vous de la percée de la Chine et de la Russie en Afrique au détriment de la France ? 

Depuis la chute du Mur de Berlin, nous vivons une désoccidentalisation du monde. En clair, l’Europe n’est plus le centre de tout. Des pays comme la Chine et la Russie contestent, et attaquent les sphères d’influence des pays occidentaux partout sur la place et surtout en Afrique.

La Russie et la Chine ne sont pas des ex-puissances coloniales. Donc la méfiance n’est pas toujours de mise. Beaucoup d’Africains se sont réjouis du retour de la Russie en Afrique, dont le point d’orgue fut le sommet Russie-Afrique à Sotchi, les 23 et 24 octobre 2019.

Je dirais que le salut de l’Afrique ne viendra pas de l’extérieur. C’est aux Africains de s’auto-gérer. La Russie et la Chine sont en Afrique pour leurs intérêts stratégiques et pour affirmer leur puissance internationale. Toutefois, la présence de Moscou et Pékin en Afrique va progressivement ringardiser des puissances occidentales sur le continent.

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