Côte d’Ivoire PDCI-RDR : La hache de guerre est déterrée

Par Vaentin Hodonou

Huit ans après leur réconciliation, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA) d’Henri Konan Bédié et le Rassemblement des républicains (RDR) du président ivoirien Alassane Ouattara s’entredéchirent à nouveau. Une rupture qui n’augure rien de bon pour la Côte d’Ivoire. Décryptage.

Si on avait encore quelques doutes sur le divorce du PDCI d’avec le RDR, ils ont été levés lors des élections municipales et régionales du 13 octobre. Les accusations de fraudes ou de tentatives de manipulations ont fusé entre les deux anciens membres de la majorité présidentielle tout au long des scrutins. Exemple le plus spectaculaire, la violente algarade au Plateau à Abidjan entre le publicitaire Fabrice Sawegnon et Jacques Ehouo du PDCI, tous deux candidats à la mairie de cette commune cossue de la capitale économique ivoirienne.
Il a fallu que le bouillant patron de l’agence de communication Voodoo Group qui portait les couleurs du RHDP (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix) reconnaisse sa défaite pour désamorcer la mini bombe qui menaçait d’exploser. Des tensions et des actes de violence, des saccages avaient déjà émaillé la campagne. Un homme a été tué à Lakota (sud-ouest du pays) le jour du vote et deux autres ont perdu la vie près de Séguéla (centre-ouest) le lendemain.

« Braquage électoral »

Le ton est encore monté d’un cran quelques jours plus tard au lendemain de la proclamation des résultats. Selon son avocat Emile Suy Bi, le PDCI aurait été victime d’un «braquage électoral» de la part du RDR. Après avoir annoncé au cours d’un point de presse à Abidjan, que le parti allait saisir la Cour Suprême, Suy Bi a accusé la CEI (commission électorale indépendante) de partialité : «La CEI n’a pas fait correctement son travail. Entre les procès-verbaux du dépouillement que nos candidats détiennent et le résultat qui a été proclamé par la CEI, il y a un écart qui curieusement est en défaveur de nos candidats», a-t-il tonné au cours du point de presse.
Réponse tout aussi cinglante de Mamadou Touré, porte-parole du (RDR) et membre du RHDP : «Il est surprenant que le PDCI trouve les résultats totalement transparents dans les communes où il a gagné et crie à la fraude dans celles où il a perdu. Il ne faut pas être mauvais perdant (…) Très souvent, c’est le plus grand voleur qui crie le premier au voleur…». Et d’accuser à son tour: « (…) Nous avons suffisamment d’éléments, notamment dans certaines localités, sur des tentatives de fraude venant de certains candidats du PDCI (…). A Port-Bouët, des bureaux de votes fictifs ont été fabriqués. Et je peux citer d’autres exemples un peu partout qui nous ont amené à introduire des recours ».

En fait, le torchon brûle entre le PDCI et le RDR depuis plusieurs semaines. Et ils n’hésitent plus à étaler au grand jour leurs divergences. Le PDCI rejette l’offre de fusion des deux mouvements dans le RHDP proposée par le président Alassane Ouattara. S’alignant avant les élections sur les positions de l’opposition, le parti d’Henri Konan Bédié a également réclamé avec insistance la refonte de la CEI. Demande ignorée par le RDR.

« Mauvais perdant »

Autre acte que les troupes de Bédié ont du mal à digérer, l’invalidation par la justice du dernier bureau politique de leur parti à la demande d’un de ses militants pro-RHDP. Une initiative qui a semble-t-il, sonné définitivement le glas des relations entre les deux mouvements politiques. «Pour nous, l’ordonnance du référé qui a été rendue, fait partie de ce processus de déstabilisation du PDCI », a estimé Patrice Kouamé Kouassi. Et cet avocat, député PDCI de Yamoussoukro (capitale administrative du pays) de trancher dans le vif : «Les actions et pressions du pouvoir à l’encontre du PDCI (…) sont la preuve que les alliances d’hier ont vécu (…) La réaction d’en face nous conforte dans l’idée que véritablement, nous étions mal accompagnés.

Et comme dit l’adage, « il vaut mieux être seul que mal accompagné ».
De quoi s’inquiéter pour les prochaines grandes échéances électorales et notamment le scrutin présidentiel de 2020. Dans la mesure où certaines attaques contre Fabrice Sawegnon- il est né de parents originaires du Bénin- dans la bataille du Plateau à Abidjan, font resurgir le spectre de la xénophobie qui a plané et finit par déferler sur le pays au début des années 90, lors de la guerre de succession fratricide qui avait opposé Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara après le décès en 1993 de Félix Houphouët-Boigny, le premier président du pays, ainsi que pendant la très grave crise post-électorale de 2011.

En 1993, Bédié et Ouattara étaient tous les deux membres du PDCI-RDA fondé par Houphouët-Boigny. Bédié alors président de l’Assemblée nationale ne cachait pas son ardent désir de succéder à celui que ses compatriotes appelaient affectueusement le «Vieux». Il était alors président de l’Assemblée nationale et donc habilité selon la constitution ivoirienne de l’époque, à remplacer le président de la République en cas de vacance du pouvoir.

« Inquiétude avant l’élection présidentielle de 2020 »

Mais entre-temps, Ouattara, ancien gouverneur de la BCEAO et ex-directeur général-adjoint du FMI (Fonds monétaire international) avait été nommé Premier ministre par Houphouët pour redresser l’économie ivoirienne en plein marasme. Devenant ainsi l’homme le plus puissant du pays, puisque le «père la nation» miné par la maladie ne contrôlait plus grand-chose, il s’est mis à son tour à convoiter le fauteuil présidentiel. Le choc entre les deux hommes est sans pitié. Bédié l’emporte. Mais les plaies laissées par cette furieuse empoignade sont profondes. Le PDCI implose. Des dissidents proches d’Alassane Ouattara font défection et créent le Rassemblement des Républicains (RDR). Ils décident de faire de l’ancien Premier ministre leur candidat à l’élection présidentielle de 1995.

Pour éliminer son rival, Bédié sort de sa manche la sulfureuse notion «d’«ivoirité». Repris et relayé par des intellectuels du PDCI, le concept est dévastateur. Les populations étrangères sont stigmatisées, ainsi que les Ivoiriens originaires du nord qui ont des affinités culturelles avec leurs voisins du Niger, du Mali et surtout du Burkina Faso. Natif du nord, Ouattara est suspecté d’être originaire du Burkina Faso, pays où il a passé un pan de sa jeunesse et fait une partie de ses études et est accusé d’avoir falsifié ses papiers. Bédié lance contre lui un mandat d’arrêt international pour faux et usage de faux. Il est provisoirement rayé du paysage politique ivoirien. Son parti, le RDR décapité. Sa direction jetée en prison. Après un intérim de deux ans à la tête du pays, Bédié est élu chef de l’état en 1995.
Mais en décembre 1999, un coup d’état militaire met prématurément fin à son mandat. Putsch dont tire profit le général Robert Guéï pour se propulser à la tête du pays. Après plusieurs mois de brouille, et une traversée du désert, les deux « frères ennemis » se réconcilient lors du scrutin présidentiel de 2010 en créant le RHDP. Histoire de contrer Laurent Gbagbo, qui a défait Robert Guéï en 2000 dans une élection présidentielle que le leader du Front populaire ivoirien (FPI) a lui-même qualifié de «calamiteuse». Arrivé second derrière Gbagbo au premier tour en 2010, Ouattara l’emporte au second tour dans un scrutin présidentiel mouvementé et accède à la magistrature suprême après une très grave crise post-électorale. Entre Bédié et Ouattara l’histoire semble donc bégayer. Sauf que cette fois, les rôles des acteurs sont inversés. C’est Ouattara qui est en position de force.

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