Cameroun : entretien avec Senfo Tonkam, ex-leader du mouvement étudiant camerounais, aujourd’hui en exil en Allemagne.

Par Faustin DALI

« En Afrique on n’a plus besoin d’élection pour faire le changement mais d’une révolution pour détruire le système néocolonial mis en place depuis les indépendances »

Dimanche 08 juillet 2018, le Réseau des journalistes africains et africaines à Paris, organise un colloque pour rendre hommage à Winnie Madikizela-Mandela et aux enfants de Soweto, en Afrique du Sud. Le thème est : « Quel Etat pour l’Afrique de demain ? La crise du système politique africain aujourd’hui et les solutions pour l’avenir ? » Neoafricanews a rencontré Senfo Tonkam, le conférencier et l’invité spécial du colloque pour en savoir davantage.

Le réseau des journalistes africains et africaines à Paris, décide de rendre hommage à Winnie Mandela et aux enfants de Soweto, au cours du colloque du 08 juillet 2018 dont vous êtes le conférencier. Que signifie cet hommage pour vous ?
Avant de répondre à cette question, permettez-moi de remercier votre webzine qui m’a reçu. Vous avez eu l’honnêteté de préciser que ce n’est pas moi qui organise ce colloque mais c’est le réseau des journalistes africains et africaines à Paris. Alors c’est un honneur d’être associé à un tel évènement pour rendre hommage à Winnie Madikizela-Mandela et aux enfants de Soweto.
Ils sont des acteurs de l’émancipation des peuples noirs qui ont façonné l’histoire et la conscience politique de l’Afrique. Winnie Mandela et les enfants de Soweto incarnent le courage, la libération, la détermination du peuple africain à se battre pour la justice et les droits sociaux et individuels. Au final, ils sont les symboles des gens qui se sont certes battus pour libérer l’Afrique mais dont la lutte n’a pas amené les résultats escomptés.
Dès lors, je suis heureux de pouvoir contribuer à rendre hommage à ces pionniers de la libération de l’Afrique dans le contexte de ce colloque même si on trouve encore des gouvernants à la tête des Etats africains qui s’enrichissent au détriment des peuples. Les Etats africains ne devraient plus être gouvernés par une minorité de bourgeois. C’est là tout le constat d’échecs des Etats africains.


Comment résumer en quelques lignes le constat d’échecs des Etats africains dont vous parlez ?

L’échec des Etats africains se manifeste de façon évidente dans de nombreux aspects. La plupart des pays africains n’offrent pas les conditions minimum à l’éducation des enfants. Beaucoup d’enfants et de femmes ne vont pas à l’école, n’ont pas accès à l’eau potable, ne mangent toujours pas à leur faim, et ne peuvent pas avoir un travail.
Beaucoup n’ont même pas accès à la terre et ne peuvent pas produire ce qu’ils veulent consommer. Les Etats africains ne disposent pas de leur propre monnaie. Par exemple, la monnaie des pays de la zone franc CFA dépend de la France qui détermine la politique africaine au sein des institutions internationales monétaires telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Vous voyez, ces institutions mondiales imposent la politique financière aux Etats africains. Ce sont là des signes manifestes qui montrent que l’Afrique n’a pas d’Etats indépendants.
Tous les Etats africains ont failli, si bien que partout dans le monde, dans les pays arabes, dans toutes les rues de la planète, dans les prisons, les noirs sont systématiquement torturés et traités comme des esclaves. Aucune autorité politique des Etats africains ne lève le petit doigt pour protester contre ce genre de traitements inhumains que subissent leurs citoyens à l’étranger. Au contraire des occidentaux qui volent au secours de leurs concitoyens victimes d’abus, et de violations de leurs droits dans des pays étrangers.

Que reprochez-vous au président de la République du Cameroun Paul Biya, qui selon certains observateurs et journalistes, est un bouclier contre l’impérialisme occidental en Afrique centrale ?
(Rires). Effectivement, il y a une classe de journalistes, d’intellectuels et de personnalités qui occupent l’espace médiatique pour faire de la désinformation. C’est ridicule et même grave de dire que Paul Biya est un bouclier contre l’impérialisme occidental notamment français en Afrique centrale.
Ce sont des corrompus moraux qui gangrènent nos sociétés africaine. Tout le monde sait que Paul Biya est un suppôt de l’impérialisme au Cameroun. Il a hérité du système colonial de la France pour diriger et détruire le Cameroun. Les élites anglophones et francophones sont massacrées par Biya pour le compte des occidentaux. Pour moi, Biya est un criminel dictateur qui toute sa vie n’a fait que travailler pour servir les intérêts de ses chefs occidentaux.
On doit le chasser du pouvoir pour mettre en place une nouvelle classe de dirigeants politiques. Qui peut croire que Paul Biya est devenu brusquement panafricaniste ? C’est absurde que des médias lui décernent des médailles par-ci, des honneurs et des titres par-là alors qu’il est le représentant de la bourgeoisie au Cameroun. J’appelle le peuple kamite (peuple camerounais, ndlr) à la vigilance. Ne jamais laisser Paul Biya et son clan vous entraîner dans la dérive bourgeoise. C’est maintenant que les forces progressistes de tous les pays doivent s’organiser pour faire barrage aux fausses identités coloniales et néocoloniales. Aux camerounais, je demande de résister, de se réunir pour faire partir Monsieur Biya et ses amis impérialistes occidentaux.

Quelles sont donc vos solutions pour mettre fin à la faillite des Etats africains ?
Il faut combattre en même temps les régimes en place et leurs maîtres occidentaux. Prenant l’exemple du Cameroun il y a d’un côté l’ennemi représenté par les occidentaux et de l’autre, le suppôt représenté par Paul Biya. Alors il faut lutter contre les deux en même temps, se débarrasser de l’un et de l’autre et non l’un après l’autre. Les suppôts des occidentaux, on en trouve partout en Afrique. En Côte d’Ivoire il y a Alassane Ouattara, etc.
Il faut libérer l’Afrique de façon fondamentale, personne ne peut empêcher cette lutte, ni les régimes en place ni les occidentaux eux-mêmes car les citoyens veulent être libres. Je me garde de vous en dire plus et vous convie au colloque pour vous détailler toutes les solutions à mettre en place pour fonder de vrais Etats en Afrique.

A en croire, vous avez toutes les solutions pour sauver l’Afrique. Mais pourquoi ne vous présentez-vous pas à la présidentielle dans votre pays ?
Il faut qu’on arrête de croire que l’élection de quelqu’un peut sauver un pays. En Afrique le peuple est travailleur, et ne compte sur personne pour être son sauveur. Les africains ont besoin de la paix pour se prendre en main. Pour moi, pourquoi tant de pouvoirs reviennent dans les mains d’une seule personne. Cela ne peut pas fonctionner convenablement.
Ce sont les occidentaux qui ont détruit notre système politique en manipulant nos institutions traditionnelles. Dans les institutions traditionnelles africaines le pouvoir était aux mains des rois ou des reines. Ils ne pouvaient pas faire ce qu’ils voulaient parce qu’il y avait des mécanismes de contre-pouvoirs. Dès que le roi ou la reine dérapaient, la sanction était automatique, on le stoppait ou on l’éliminait. A la différence de ce qui se faisait en Europe.
Les révolutions n’avaient pas donné le pouvoir aux masses populaires, il était confisqué par la bourgeoisie qui s’est imposée au reste de la société. C’est ça le capitalisme d’aujourd’hui que nous ne pouvons pas permettre d’ériger en système politique en Afrique.

Pour l’amour de votre pays, vous pouvez porter les solutions annoncées en étant à la tête du Cameroun. Un don de soi n’est-ce pas ?
J’ai été leader d’un mouvement étudiant au Cameroun. J’ai failli perdre la vie. Je vous apprends que j’ai été en prison à plusieurs reprises, des camarades de lutte ont été violés, torturés et exclus des universités du pays. Certains et moi avons été contraints à l’exil. C’est déjà un don de soi, ça suffit.
Je ne serai donc pas candidat à l’élection présidentielle au Cameroun car ça n’a pas de sens pour moi. Je vous dis qu’on n’a plus besoin d’élections en Afrique. L’Afrique a besoin de révolutions car les révolutionnaires n’ont pas besoin d’élections nécessairement pour faire le changement. Ce qui va permettre de libérer les peuples, détruire le système néocolonial mis en place et dont les suppôts se délectent dans les palais présidentiels. La révolution, rien que la révolution pour que l’Afrique retrouve sa dignité. Pour ce faire, il nous revient de poser les fondations d’un nouvel Etat africain.

COLLOQUE EN HOMMAGE À WINNIE MANDELA
ANIMÉ PAR MR. SENFO TONKAM
DIMANCHE, 8 JUILLET 2018, 09H00-18H00
ESPACE AFBZ # 10/14, RUE CHARLES FOURIER, 75013 PARIS
Inscription :0033624241593 /africanjournalists.france@gmail.com

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