Interview : Dr. Ousmane Doré, Directeur général du Bureau régional pour l’Afrique centrale du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD)

Par Faustin Dali

Economiste au Fonds monétaire international, puis représentant résident au Sénégal et chef de mission par intérim en Guinée Bissau en 2006, ensuite ministre de l’Economie, des Finances et de la Planification de Guinée en 2007 où il avait impulsé les réformes au sein de son ministère et de la Banque centrale pour améliorer les pratiques de gestion financière, réaliser des gains d’efficience et combattre la corruption, Dr. Ousmane Doré, est nommé par la Banque africaine de développement (BAD) Directeur général du Bureau régional de développement et de prestation de services pour l’Afrique centrale depuis le 1er décembre 2016.

Depuis le 1er décembre 2016 vous êtes à la tête du Bureau régional de développement et de prestation de services pour l’Afrique centrale. Quel était l’état des économies de la région lors de votre prise de fonction ?

A ma prise de fonction fin de l’année 2016, les économies de l’Afrique centrale dans l’ensemble subissaient déjà de plein fouet les effets néfastes de la baisse drastique des prix des matières premières notamment des prix du pétrole dont sont fortement dépendantes la plupart des économies de cette région, à exception de la RDC et de la RCA qui étaient elles aussi confrontées à d’autres problèmes. Du fait de cette situation, l’activité économique de la région a fortement baissé avec un taux de croissance économique de 0.1% comparé à une moyenne continentale de 2.2% en 2016. Cela a également mis à mal la situation des finances publiques et de la balance des paiements des pays de la zone CEMAC qui étaient fragiles, conduisant à un assèchement de leurs réserves de change. C’est compte tenu de cette situation dramatique que les Chefs d’Etat et de Gouvernement de la CEMAC ont tenu un sommet extraordinaire à Yaoundé en décembre 2016 pour discuter et adopter des mesures adéquates de redressement et de relance économique.

« Votre expertise reconnue, votre leadership et votre dynamisme se révèleront des atouts majeurs pour la BAD », a dit le président Akinwumi Adesina à propos de votre nomination. Quels sont les projets et les opérations mis en place depuis votre nomination pour le développement de l’Afrique centrale ?

De fin 2016 à ce jour, 23 opérations ont été approuvées par la Banque pour un montant total de 1,762 milliards de dollars EU, dont près de 900 millions en appui budgétaire pour aider à la consolidation du cadre macroéconomique de ces Etats. Ce qui porte le portefeuille des opérations de la Banque dans cette région à environ 5,287 milliards de dollars EU à fin mars 2018. Ce portefeuille couvre pratiquement tous les secteurs de l’économie, à savoir l’énergie, les transports, l’agriculture, l’eau et l’assainissement et la gouvernance. Il comprend un certain nombre de projets intégrateurs tels que les corridors routiers entre Etats pour faciliter le commerce intra régional ainsi que les projets d’interconnexion en énergie comme celui entre le Cameroun et le Tchad approuvé par notre Conseil en décembre 2017. En dépit des défis auxquels fait face la région, les perspectives à moyen terme sont favorables, avec une croissance économique qui pourrait atteindre 2.6% et 3.4% respectivement en 2018 et 2019. Je reviens d’une mission de dialogue dans la région (Tchad, Congo et RCA) ou j’ai pu constater les indices de cette perspective favorable. Par exemple, en République Centrafricaine, la mise en œuvre des initiatives sur les « Technologies pour la transformation de l’Agriculture » et le « Green Savannah » appuyées par la Banque Africaine de Développement offre une véritable plateforme pour exploiter les 23 millions d’hectares de terres arables dont dispose le pays et contribuer durablement à la croissance économique, à la création des emplois dans le secteur et à l’amélioration des conditions de vie des populations. Au niveau régional, nous travaillons déjà sur l’élaboration d’une stratégie régionale axée sur la diversification des économies de la région, notamment pour renforcer leur résilience et parvenir à la mise en place effective d’un marché commun. La Banque a déjà préparé à cet effet une réserve de projets transformateurs, comme les zones de transformation agro-industrielle dans certains des pays.


D’une manière succincte, pouvez-vous expliquer les principales priorités de la Banque africaine de développement sur le continent africain ?

La Banque Africaine de Développement sous le leadership de Dr. ADESINA a décliné 5 grandes priorités pour l’Afrique qui sont : Eclairer l’Afrique, Nourrir l’Afrique, Industrialiser l’Afrique, Intégrer l’Afrique et Améliorer les conditions de vie des Africains. Ces priorités cadrent bien avec les Objectifs du Développement Durable (ODD) ainsi que l’Agenda 2063 de l’Union africaine. En plus de ces priorités, la Banque met un accent tout particulier sur les questions du genre, de changements climatiques et de gouvernance.
Avez-vous le sentiment que la Banque africaine de développement participe aux efforts de l’émergence du continent africain ?
Absolument oui. La mise en œuvre de ces top-5 (High-5) nous place au centre de la transformation économique de ce continent. En effet, il a été démontré que l’atteinte des top-5 de la Banque contribuera à atteindre 90% des Objectifs du Développement Durable et de l’Agenda 2063 de l’UA. Une chose est certaine, c’est que la Banque est en train d’avoir un impact sur la vie des populations Africaines. Rien qu’en 2017, grâce aux engagements de la Banque 4,4 millions de personnes ont pu avoir accès à l’électricité, 8,5 millions ont pu bénéficier de meilleures technologies agricoles, 14 millions de personnes ont vu leur mode de transports s’améliorer et 8,3 millions de personnes ont pu avoir accès à l’eau potable et à des installations sanitaires.

En tant qu’ancien ministre de l’Economie, de Guinée, quel regard portez-vous sur les récentes évolutions socio-économiques de votre pays ?

Il faut dire que la Guinée est un pays qui vient de loin. Confronté dans le passé à des problèmes sérieux de gouvernance politique et économique, ainsi qu’à un manque criard d’infrastructures socio-économiques, le pays a dû encore faire face en 2014-15 à une grave épidémie de la maladie Ebola qui a fait des milliers de victimes et entacher les fondements d’une reprise économique qui se profilait. Grâce aux réformes entreprises, aux investissements dans les mines et l’Agriculture, le taux de croissance du PIB réel est passé au-dessus de la barre de 6% depuis la fin de la crise Ebola et devrait probablement se situer à 6,2% en moyenne sur 2018-19 selon la BAD. Cependant, les conditions socio-économiques restent encore difficiles. Comme dans la plupart des pays, la forte croissance ne rime pas nécessairement avec l’amélioration sensible des conditions de vie des populations. Autrement dit, la reprise économique n’a pas eu d’effets perceptibles sur les conditions de vie des populations et réduit le chômage accentué des jeunes. La faiblesse des salaires de l’administration en décalage avec le coût de la vie contribue à attiser des tensions sociales. Ma lecture de la situation actuelle en tant que simple citoyen, est qu’en dépit des progrès constatés sur un certain nombre de fronts en particulier la stabilisation macroéconomique et l’augmentation de la production énergétique, le pays reste confronté à des défis multiples, notamment la consolidation des institutions et l’amélioration de la gouvernance qu’il faut relever pour consolider la marche vers le progrès économique et social. Pour cela, il faut non seulement continuer les réformes institutionnelles mais aussi consolider la paix sociale en mettant tous les Guinéens ensemble pour construire un pays où beaucoup reste encore à faire.

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