Centrafrique/Interview : Anicet-Georges Dologuélé « Le pouvoir est dépourvu d’un minimum de leadership »

Par Valentin Hodonou.

Un peu plus de deux ans après l’accession surprise de Faustin-Archange Touadéra à la magistrature suprême de la République centrafricaine, le pays est toujours en proie aux pires difficultés. Dans un long entretien qu’il a bien voulu accorder à NeoAfricaNews, Anicet-Georges Dologuélé, président de l’Union pour le Renouveau Centrafricain (URCA), le principal parti de l’opposition mais également ancien Premier ministre d’Ange-Félix Patassé et adversaire malheureux à l’élection présidentielle de Touadéra, pointe du doigt le manque de leadership de celui qui fut le Premier ministre de François Bozizé de 2008 à 2013, et fustige l’étrange inertie de la MINUSCA (Mission multidimensionnelle des Nations unies en Centrafrique).

Le 1er mai des violences ont éclaté dans le quartier de Fatima non loin du PK5. Des échanges de tirs intenses ont opposé des Forces de sécurité intérieure et des éléments armés du groupe criminel dénommé «Force» qui ont ouvert le feu dans l’église Notre-Dame de Fatima en plein office. Bilan: 24 morts dont l’Abbé Albert Toungoumalé Baba et plus de 170 blessés. Comment un tel drame a pu se produire en plein Bangui alors que jusqu’à présent la ville était plus ou moins épargnée ?
Des agressions dans des lieux de culte, chrétiens comme musulmans, il y en a déjà eu. Mais jamais encore pendant un office religieux. C’est aussi la première fois qu’une agression se déroule avec une telle violence et sur une telle durée. Les assaillants, qui du reste n’étaient pas très nombreux mais manifestement complètement drogués et allumés, ont tiré pendant près de deux heures.

Pourquoi un tel déchaînement soudain de violence ?
Je n’ai pas l’impression que l’attaque était préméditée. Les responsabilités sont multiples. La première incombe à l’organisation des forces de sécurité intérieure (FSI). Le dispositif de protection de cette messe célébrée non loin du KM5, le quartier considéré comme une enclave musulmane et contrôlé par des milices d’auto défense qui se sont transformées en véritables mafias, était très léger et pas du tout dissuasif. Songez que les FSI ne disposaient sur place que d’un petit véhicule avec une dizaine de gendarmes. Qui plus est, l’un des gendarmes à qui on a signalé la présence dans le quartier d’un lieutenant de Nimery Matar alias Force, le principal chef des milices d’auto défense du KM5, a tenté de le désarmer. Mais faire ce genre de manœuvre quand on est si peu nombreux était une gageure. Toujours, est-il que cette opération a mal tourné et le milicien a très vite été puissamment secouru par ses hommes. Complètement submergés et n’ayant pas, eux, bénéficié de renforts, les gendarmes ont dû abandonner le combat faute de munitions et disparu dans la nature. Selon plusieurs témoignages, certains d’entre eux auraient trouvé refuge parmi les fidèles de Notre Dame de Fatima. Les bandits armés qui les pourchassaient ont alors fait irruption dans l’enceinte de l’édifice religieux.

Donc, la formation des forces de sécurité intérieure pose problème ?
Bien évidemment et c’est l’un des principaux problèmes auxquels fait face mon pays. Mais il y a surtout un déficit dans l’organisation des questions sécuritaires. Car au moment même où les hommes de «Force» semaient la mort dans l’église de Fatima, se déroulait pas très loin de là, le défilé du 1er mai, en présence du chef de l’Etat Faustin-Archange Touadéra, sous la haute protection de la MINUSCA et d’une bonne partie des effectifs de la gendarmerie. Tout ce beau monde entendait les balles siffler. Dix minutes leur auraient suffi pour se rendre sur les lieux du carnage. Mais ils ne sont arrivés sur place que plus de deux heures après. C’est un disfonctionnement majeur qui pose un vrai problème. D’autant que les hommes de Force sont connus pour leur cruauté. Il s’agit d’une bande d’individus drogués qui forment une vraie maffia devenue un danger pour tout le monde y compris pour les populations musulmanes du quartier KM5, qui sont les premières à souhaiter leur démantèlement. Sous prétexte de les protéger, ils rackettent les commerçants. Plus grave, d’après certains habitants du quartier, leur chef Force serait plus protégé que combattu. Selon eux, si on voulait vraiment l’arrêter, cela aurait été fait depuis longtemps.

Le chef Force est protégé par qui ?
Je l’ignore et refuse de croire aux rumeurs qui épinglent des personnalités du gouvernement ou de la MINUSCA (Peut-être que je fais la politique de l’autruche ?). En tout cas, il a nargué à plusieurs reprises le chef de l’Etat, en proférant des injures très dures. Il a l’air sûr de lui, sévit en toute impunité et soumet le KM5 à ses quatre volontés.

Et quelle a été la réaction des chrétiens ?
C’était le 1er mai, la Saint Joseph. La Fraternité Saint Joseph de l’archidiocèse de Bangui célébrait son Saint Patron et les nouveaux membres devaient prêter serment. Et c’est au beau milieu de cette cérémonie que l’attaque a eu lieu. Imaginez le choc ! Les fidèles étaient si indignés par l’absence de réaction du gouvernement que certains ont décidé de porter le corps de l’Abbé Albert Toungoumalé Baba et de marcher sur plusieurs kilomètres pour le déposer devant le palais présidentiel, naturellement protégé par un contingent de la MINUSCA et de gendarmes. Qui les ont repoussés en tirant en l’air. Ils se sont donc dispersés, en abandonnant le corps sur place. Enervés par cette réponse brutale à l’expression de leur douleur et de leur indignation alors qu’ils venaient de vivre des moments d’apocalypse, certains d’entre eux sont tombés sur un véhicule à bord duquel se trouvaient deux passagers qu’ils ont reconnu comme musulmans habitants au KM5. C’étaient des Sénégalais qui n’avaient rien avoir avec le massacre. Mais, les pauvres ont payé pour les miliciens de Force. Ils ont été lynchés à mort et leurs corps ont été brûlés. Une scène horrible. Et pendant ce temps, personne pour faire baisser la tension. Ni les autorités du pays dont le discours était ciblé sur la seule défense de la légitimité de leur pouvoir, encore moins les chefs de guerre. Bien au contraire. Des hommes de Force ont poursuivi leur œuvre en allant terroriser les habitants des quartiers voisins, dont Yakité et Castors où ils ont incendié des maisons et fait de nouvelles victimes. Si bien que chrétiens et musulmans se regardent à nouveau en chiens de faïence, aussi bien à Bangui que dans le reste du pays. Alors que le fossé qui s’était creusé entre les deux communautés en 2013 lors de la prise du pouvoir par Michel Djotodia commençait à se combler. Et qu’au fil du temps, leurs membres recommençaient à se fréquenter. Il est donc temps que le gouvernement et la MINUSCA arrêtent d’être des spectateurs.

L’élection de Faustin Archange Touadéra en 2016 était donc une erreur de casting ?
Il n’est un secret pour personne que François Bozizé avait choisi Faustin Archange Touadéra comme Premier ministre de 2008 à 2013, parce qu’il savait que celui-ci ne lui ferait pas de l’ombre. Le Président Bozizé voulait d’un chef de gouvernement qui se contenterait d’occuper le fauteuil et rien de plus. En somme quelqu’un sans grande personnalité. Ce n’est pas un hasard si Faustin Touadéra a été le chef du gouvernement qui a eu la plus grande longévité de l’histoire de la RCA. Aujourd’hui, le monde entier s’étonne qu’il ne fasse toujours montre d’aucun leadership, deux ans après son investiture. On dit que Catherine Samba-Panza se serait basée sur les mêmes critères que François Bozize pour faire des pieds et des mains pour que Touadera soit élu président de la République en 2016. Tant elle redoutait de passer sous les fourches caudines de la justice pour détournements présumés de fonds publics pendant qu’elle était présidente par intérim, si une personnalité plus forte accédait à la magistrature suprême. Elle avait donc tout mis en œuvre pour trafiquer au dernier moment, une élection censée être transparente. Voilà comment le destin de la Centrafrique, sans doute l’un des pays les plus difficiles à gouverner au Monde, a été confié à une personne qui n’a manifestement ni la personnalité, ni le charisme pour le job, mais qui fait montre d’un appétit démesuré pour les avantages qu’il procure. Du reste, j’ai toujours considéré que Faustin Touadéra n’avait rien demandé et qu’il s’était vu offrir ce qui peut être considéré comme un cadeau empoisonné. Cela aurait pu demeurer anecdotique s’il n’y avait pas autant de milliers de morts et cette lente disparition de mon pays des radars du Monde ! Je n’ai personnellement aucune animosité vis-à-vis de l’homme, que je découvre. Mais en tant qu’homme politique et étant celui qui a reconnu sa victoire malgré les nombreuses irrégularités et permis la validation du scrutin de 2016, je ne peux pas rester indifférent quand mon pays est entrain d’être transformé en un cimetière à ciel ouvert. Je ne veux pas être complice de cela. Mais le Président de la République et moi n’avons manifestement pas la même définition de l’engagement et de la responsabilité politiques.

Quelle est la situation à l’intérieur du pays ? Toujours aussi explosive ?
La SELEKA se reconstitue à Kaga Bandoro et menace de marcher sur Bangui. Bambari, dont on disait depuis un certain temps qu’elle était devenue une ville sans armes, s’est à nouveau embrasée. Il a suffi d’un tout petit incident pour que les communautés recommencent à s’affronter et qu’il y ait des dizaines de morts et un retour du ressentiment intercommunautaire. A Paoua, les populations commencent à rentrer dans leurs villages, mais certains éléments des groupes armés qui se cachent dans les broussailles, reviennent de temps en temps semer la panique. Un nouveau groupe armé a vu le jour dans la Mambéré Kadei, préfecture jusqu’à présent épargnée par les violences. L’Ouham, le Mbomou et le Haut Mbomou ne sont toujours pas stabilisés. En définitive, c’est en fait tout le pays qui est demeure encore dans l’instabilité aujourd’hui.

Mais comment expliquez-vous l’incapacité de la MINUSCA à gérer la situation ?
Je pense qu’elle ne le souhaite pas vraiment, car chaque fois qu’elle a décidé d’agir, elle a obtenu des bons résultats ; J’en veux pour preuve le succès de leur intervention à Bocaranga, ville dont je suis l’élu, pour faire sortir les 3R (Retour, Réclamation et Réhabilitation), un groupe armé qui prétend protéger la communauté peule contre les attaques des milices anti-balaka.

Donc la MINUSCA est en capacité d’agir efficacement ?
Elle met toujours en avant le prétexte du sous-effectif des casques bleus. Je le répète, quand elle le veut vraiment, elle en est capable. Sa passivité demeure un mystère pour moi. Alors qu’ils sont plusieurs milliers de Casques bleus à Bangui, ils restent toujours l’arme aux pieds quand il y a des événement graves comme l’attaque de Notre Dame de Fatima. C’est à croire qu’ils sont là uniquement pour protéger les institutions et se protéger eux-mêmes. Alors que si la ville capitale est déstabilisée, les institutions le seront aussi.

Mi-avril, deux des principaux groupes rebelles armés issus de l’ex Séléka dont le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) avaient menacé de lancer une offensive sur Bangui depuis KagaBandoro. Sont-ils toujours prêts à mettre leur menace à exécution et en ont-ils les moyens ?
La MINUSCA est-elle prête à les en empêcher ? Là est la question. Sinon, ils donnent des signaux d’être en capacité de lancer une offensive sur Bangui, ce qui serait catastrophique pour le pays. Ils disposent de plusieurs dizaines de véhicules et d’une grande quantité d’armes. Ils ont plus de moyens qu’en 2012-2013 quand ils étaient descendus sur Bangui et ils sont mieux organisés. Ils ont recruté une pléthore de mercenaires dont les tristement célèbres Janjawid qui avaient sévi dans le Darfour. En face, nous avons maintenant des soldats qui ont été formés par EUTM, dont une partie a été armée et entraînée par les Russes. Ceux-là ont été envoyés sur le front à l’intérieur du pays. A quel endroit précis ? Je ne saurai vous le dire. Mais leur effectif est encore trop dérisoire. Par ailleurs, deux mirages français ont effectué des vols à grande vitesse et à basse altitude sur Kaga-Bandoro, histoire de lancer un avertissement aux groupes armés et de les dissuader, à travers ce « show of force », de mettre leur projet à exécution. Mais à vrai dire, je ne sais pas ce que ces groupes armés viendraient faire à Bangui. Car à ma connaissance, ils n’ont aucun projet politique. Ils campent dans des régions où il y a des richesses à prendre. Et ils ne s’en privent pas.

La dégradation de la situation s’est accélérée depuis que la France a décidé de mettre fin à l’opération «Sangaris». Regrettez-vous cette décision de Paris ?
Absolument. J’ai dit à Jean-Yves Le Drian, alors ministre français de la Défense lors de son passage devant notre Assemblée nationale que c’était une décision prématurée. Il a répondu que les forces françaises resteraient disponibles pour nous appuyer en cas de dégradation de la situation. Il faut savoir que, contrairement à la MINUSCA formée d’une kyrielle de contingents qui ne sont pas tous composés d’unités combattantes et dont les règles d’engagement sont quelque peu complexes, les forces «Sangaris» sont constituées de véritables soldats professionnels et opérationnels. Les casques bleus n’interviennent spontanément que quand ils sont directement attaqués. Pour la défense des populations civiles, qui est la mission principale pour laquelle la MINUSCA dispose pourtant d’un mandat robuste, New York a toujours besoin de l’autorisation du pays qui fournit le contingent pour engager les troupes. Ce qui est aléatoire, trop lent et complètement inefficace. Là également, j’ai eu l’occasion de le dire au Secrétaire Général des Nations Unies quand il est venu à Bangui : mon pays a besoin d’une force d’imposition de la paix.

Depuis que Sangaris a quitté votre pays, le président Touadéra a fait appel aux Russes. Pensez-vous que c’est une bonne initiative ?
Ce n’est pas le président Touadéra qui leur a fait appel. L’Etat centrafricain n’ayant pas suffisamment de moyens pour se procurer le matériel militaire nécessaire pour armer ses soldats formés par la Mission de formation de l’Union européenne, le président français Emmanuel Macron a conseillé à Touadéra de se faire livrer les armes saisies aux Chebabs en Somalie par les forces de l’AMISOM (Mission de l’Union africaine en Somalie) avalisée par les Nations unies. Ce qui nécessite l’accord de tous les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Or la Russie s’y est opposée, arguant que selon les règles de l’organisation, les armes saisies à des mouvements terroristes doivent être détruites. Emmanuel Macron a alors proposé à Faustin Touadéra de lui faciliter un rendez-vous avec les autorités russes afin de leur demander de lever leur veto. C’est ainsi que le contact a été établi entre les Russes et la Centrafrique. Ils ont refusé de lever leur véto, mais ont offert à titre gratuit et de manière officielle les armes dont mon pays avait besoin, avec la bénédiction du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais quand ils ont débarqué à Bangui pour la sécurisation du stockage du matériel létal offert et pour l’entraînement de nos soldats à son utilisation, ils ont constaté que le pays était complètement laissé à l’abandon : pas d’Etat, pas d’autorité, pas de leadership, etc. Et comme la nature a horreur du vide, ils s’y sont installés et y tissent de plus en plus leur toile. Parallèlement, les relations entre la Centrafrique et la France se sont rafraîchies, parce que notre gouvernement reproche à Paris de l’avoir abandonné. Ce qui est une mauvaise manière d’aborder la question. Je pense que la bonne pratique serait une diplomatie agissante et une gestion intelligente de nos relations avec les grandes puissances de cette planète. Nous sommes trop faibles pour transformer notre pays en un terrain de jeu d’un éventuel rafraichissement entre deux grandes puissances économiques et militaires.

Il est maintenant évident que les élections de 2016 n’ont rien réglé dans le pays. Ne faudrait-il pas relancer un nouveau processus politique auquel seraient associés tous les leaders politiques y compris ceux qui ont été écartés de la scène politique du pays tels que Michel Djotodia et François Bozizé ?
C’est le but que s’est fixée l’initiative africaine. Mais pour y arriver il faut un processus politique inclusif mené de main de maître, afin d’éviter une énième crise politique. Malheureusement pour l’instant, la situation est complètement confuse. Le gouvernement centrafricain n’a ni aujourd’hui ni demain, les moyens de gérer la situation. Un changement de Premier ministre pourrait donner un nouveau souffle, mais ne donnerait aucun résultat dans la durée si les problèmes de fonds n’étaient pas abordés et leurs solutions définies dans un cadre politique adéquat.

Où en est l’initiative de l’Union africaine ?
Elle a été validée par les Nations unies et l’Union européenne. C’est d’ailleurs la seule qui existe à ce jour à ma connaissance. Mais j’ignore de quoi elle retourne et où elle en est. Et pour cause. A aucun moment, ni l’Union africaine, ni le gouvernement n’ont œuvré à l’appropriation de cette initiative au niveau national. Pourtant, vu l’embrassement soudain de la situation à Bangui, il est plus que jamais urgent de sortir de cet attentisme.

En principe le président Touadéra est en place jusqu’en 2021. Pensez-vous que la situation peut rester en l’état encore 3 ans ?
Je n’en sais rien. C’est à lui de faire en sorte que les trois années qui restent soient bénéfiques pour le pays, et que cette descente aux enfers s’arrête. Je constate simplement que lorsqu’il a accédé à la magistrature suprême il y a deux ans, la situation était très loin d’être aussi grave. Elle était également moins grave l’année dernière. Plus il acquiert de l’expérience, plus le pays se détruit. C’est quand même paradoxal et il devrait lui même se poser des questions, au lieu d’attribuer la faute au monde entier et de se lamenter dans ses discours. Le peuple a besoin d’actions et non de promesses, car la campagne électorale est terminée depuis deux ans et demi. Le peuple a besoin d’être rassuré et nos gouvernants sont aujourd’hui une source d’inquiétude. Cela dit, en tant que démocrate, je respecte les règles du jeu.

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