TOGO : Toujours en quête de démocratie et d’alternance

Par Lucien Ahonto

Le pays traverse, depuis août 2017, une zone de turbulences qui a contraint le gouvernement à recourir à son arme favorite utilisée depuis bientôt une trentaine d’années : le dialogue avec le camp adverse. Pour des résultats peu probants. Le vingt-septième, engagé en début d’année ne fait pas exception et semble enterré.

Visiblement, l’opposition togolaise a (encore ?) perdu une manche dans le bras de fer qui l’oppose périodiquement au pouvoir pour réclamer des réformes institutionnelles pour plus de démocratie et l’alternance au sommet de l’État. Malgré la détermination affichée par celle-ci au début de la nouvelle crise politique qui l’oppose au pouvoir depuis août 2017, et contraint ce dernier à engager un énième dialogue, le vingt-septième, pour calmer le jeu, tout semble indiquer que le gouvernement a réussi à pousser un pion à son avantage. Il a saisi au bond la proposition de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) qui, lors de son 53è sommet en juillet dernier dans la capitale togolaise, a recommandé la tenue, le 20 décembre prochain, d’élections législatives comme solution à la résolution de la crise. Alors que la C14 (coalition de quatorze partis de l’opposition), fer de lance de la contestation, réclame la satisfaction de ses revendications, dont l’application pleine et entière de l’Accord politique global (APG) signé en août 2006, qui stipule, entre autres, le retour à la Constitution de 1992, à savoir un scrutin présidentiel à deux tours (contre un actuellement) et la limitation à deux le nombre des mandats successifs qu’un président peut accomplir, ainsi que d’autres réformes institutionnelles avant la tenue de tout nouveau scrutin.

« La proposition de la Cedeao fait les affaires du pouvoir, car elle met fin à la poursuite du dialogue engagé en février dernier entre les deux parties et du coup fait planer des incertitudes sur la mise en œuvre des réformes constitutionnelles que réclame l’opposition. D’autant que les manifestations qui ont amené le pouvoir à entamer des négociations ont, cette fois, été d’une ampleur sans précédent. L’opposition était déterminée à maintenir la pression sur le pouvoir jusqu’à la satisfaction de ses revendications. Mais il n’en est rien », explique un proche de l’opposition sous couvert d’anonymat. En effet, pendant près de dix mois, le pouvoir a fait face à des manifestations monstres. Lancées le 19 août 2017 elles n’ont pas faibli malgré la répression et, fait historique, se sont également étendues, pour la première fois, aux villes du septentrion, fief traditionnel du pouvoir en place et de la famille du chef de l’État, Faure Gnassingbé dont les manifestants réclament par ailleurs le départ immédiat. Son mandat, le troisième depuis 2005 lorsqu’il a succédé à son père décédé le 25 février de la même année, court jusqu’en 2020. « Les manifestations vont se poursuivre jusqu’à satisfaction des revendications que nous avons formulées », a alors assuré Jean-Pierre Fabre, président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) et chef de file de l’opposition.

Pour décrisper la situation, le gouvernement soumet au Parlement, en septembre dernier, un projet de réforme constitutionnelle qui prévoit que le président de la République serait désormais élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois, la restauration de l’élection du président au scrutin uninominal à deux tours et non plus un comme c’est le cas actuellement. Si ces deux dispositions font partie de ses revendications, l’opposition a néanmoins boycotté le projet lors de son vote à l’Assemblée, le privant des quatre cinquièmes des suffrages des députés requis pour son adoption. Elle a qualifié le projet d’« insuffisant et de manœuvre dilatoire », car le texte proposé ne contient pas la phrase « en aucun cas nul ne peut exercer plus de deux mandats » qui figurait dans la Constitution de 1992. Sans cette mention, la réforme proposée met les compteurs à zéro, ce qui permet à l’actuel chef de l’État de briguer un nouveau premier mandat en 2020, puis un éventuel deuxième en 2025 et, potentiellement, de rester ainsi au pouvoir jusqu’en 2030.

« C’est une tentative de brouillage des cartes », s’insurge un député de l’opposition. Cette « manœuvre » a remis de l’huile dans le moteur et galvanisé davantage la rue. Obligeant le numéro un togolais à sortir du silence dans lequel il s’est muré depuis le début de la contestation. Début décembre, il fait savoir qu’« un dialogue avec l’opposition devrait avoir lieu d’ici à quelques semaines ». Un de plus ! Dans les coulisses, les présidents ghanéen, Nana Akufo-Addo et guinéen, Alpha Condé, médiateurs désignés par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pour « la résolution de la crise au Togo », sont à la manœuvre pour mener gouvernement et opposition à la table des négociations.

Ouvert le 19 février dernier en présence de l’un des facilitateurs Nana Akufo-Addo, le dialogue est suspendu quatre jours après, pour ne reprendre qu’un mois plus tard le 23 mars. Depuis ce troisième round, qui a réuni tous les protagonistes autour de la même table durant une journée, avec des résultats mitigés, plus rien.

Le président ghanéen a alors invité les parties séparément pour des discussions bilatérales. Lors de ces réunions séparées, chaque partie a présenté ce qu’elle considérait comme un des points essentiels qui, à son avis, garantirait un dialogue fructueux. Un processus qui a fait craindre à nombre de Togolais que l’on ne s’achemine vers un face-à-face stérile entre gouvernement et opposition. Le pouvoir, en place depuis 1967, de Gnassingbé père au fils, ayant toujours créé des instances de dialogue pour résoudre les crises, « mais rien n’a jamais abouti, les mêmes problèmes demeurent ». Les dialogues inter-togolais se suivent et se ressemblent, ou presque. Car rien n’indique que la future majorité qui sortira des urnes lors des législatives du 20 décembre, si elle est détenue par le parti présidentiel, l’Union pour la République (UNIR), mettra en œuvre cette fois les réformes que réclame l’opposition.

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